Aidons la jeunesse à réinventer l'Europe

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Partout, pour son bien-être ou sa liberté de pensée, la jeunesse revendique son droit à penser et à agir différemment. Nous ne pouvons l'ignorer et nous devons lui céder le chemin.

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Bruno Colmant
ULB, UCLouvain et Vlerick Business School
Membre de l'Académie Royale de Belgique

À quelques mois des élections européennes, de nombreux partis, au sein de plusieurs pays, ne font plus mystère, par l’envoi de députés au mieux eurosceptiques, au pire souverainistes, de leur volonté pour l’Europe.

Dans un texte extraordinaire datant de 1934 et intitulé "L’unification de l’Europe", Stefan Zweig anticipait notre situation contemporaine: "Il faut prendre conscience des difficultés exceptionnelles qui font obstacle à la réalisation [de l’idée européenne] car celle-ci n’appartient qu’à une mince couche supérieure et qui n’a pas pris racine dans l’humus des peuples. Reconnaissons la suprématie de l’idée opposée, le nationalisme. L’idée européenne n’est pas originelle ou instinctive mais elle naît de la réflexion. Elle n’est pas le produit d’une passion spontanée mais le fruit lentement mûri d’une pensée élevée. Il lui manque l’instinct enthousiaste qui anime le sentiment patriotique".

Profonde amertume

Le creuset du traumatisme de la crise amorcée en 2008 : l’Europe a compris qu’une partie de son avenir était derrière elle.
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Il est vrai que face à son avenir, l’Europe a ressenti, dès 2008, une profonde amertume. En quelques mois, elle a compris que ses faiblesses budgétaires, réveillées par une crise mondiale, avaient corrodé son modèle. La chute des banques, en 2008, conjuguée à une terrifiante crise économique fait imploser ses convictions. À l’époque, son épargne a été fragilisée. Or, l’épargne est la protection de l’avenir. C’est la consommation future et, surtout, la mise à l’abri des prochaines générations. Et c’est sans doute cela, le creuset du traumatisme de la crise amorcée en 2008: l’Europe a compris qu’une partie de son avenir était derrière elle.

De nombreux citoyens vivent en dessous du seuil de pauvreté, les chiffres du chômage sont multipliés par autant de drames familiaux et la rente de richesse du continent a non seulement été consommée, mais a été empruntée. Construite sur l’espoir du "baby-boom", l’économie déchante sous le poids de ses charges de retraite. La prospérité des générations suivantes en est incertaine. Plus, même: le continent est triste, comme si la légèreté aérienne et insouciante dans lequel il flottait s’affaissait. C’est le cycle du XXe siècle qui est révolu. Profitant de l’aubaine de quelques années de mondialisation heureuse, le continent croyait échapper à la confrontation avec l’économie de marché, mais c’est raté. Ou plutôt, c’est trop tard. L’Europe espérait aborder la mondialisation en oblique: elle aura percuté l’économie de marché de manière frontale. Et puis, aussi, le continent est sans doute fatigué. Découragé de son immobilisme d’après-guerre, désespéré de son éloignement des Trente Glorieuses et amer de ses déchirements internes.

Pour peu, d’aucuns diraient que l’Europe commence à se détester, un peu comme ces violences dont on afflige autrui lorsque ses propres côtés sombres sont révélés.
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Pour peu, d’aucuns diraient que l’Europe commence à se détester, un peu comme ces violences dont on afflige autrui lorsque ses propres côtés sombres sont révélés. Bien évidemment, la crise ne saurait durer qu’un temps. Si l’économie chancelle sur des fondements ébranlés, l’équilibre cyclique des choses générera de nouvelles disciplines. Mais, dans l’entre-temps, le danger serait de banaliser l’attentisme. Or, en termes sociologiques, l’Europe manque de confiance. Elle a mal à son économie. Elle oscille entre l’attachement à des traditions industrielles disparues et des besoins de transformations radicales. Elle espère une alchimie providentielle et miraculeuse, mais cela ne correspond à aucun projet.

C’est pour cette raison que nos gouvernants doivent promouvoir l’idée de l’altruisme du sentiment européen plutôt que d’entretenir l’idée une technocratie froide. Sans cela, c’est le retour aux États-nations qui, reconnaissons-le, ont tous terminés dans des hécatombes. Il faut donc un éveil de l’intelligence et du sentiment.

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Fragilisée par des mouvements sociaux et des échéances électorales européennes cruciales, l’année 2019 sera décisive pour l’avenir de l’Europe. Comme un cri répété par mille sentinelles de l’Histoire, il faut se rappeler que toute communauté naît et s’achève dans l’humanité, et que l’éblouissement des hommes forts et l’émerveillement des sociétés exclusives s’échouent toujours dans des catastrophes.

Stefan Zweig pensait que les hommes sont des machines à oublier.
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Stefan Zweig pensait que les hommes sont des machines à oublier. Mais l’avenir n’appartient pas aux resquilleurs de responsabilités et aux hommes guidés par des pensées imprécises qui conduisent à des actions indécises. Il faudra des femmes et des hommes de caractère. Ils devront se mettre à risque à titre personnel.

Car, dans les crises et les moments de perdition, ceux dont les schémas de pensée sont répétitifs et obéissants sont écartés par l’Histoire. Ceux qui se laissent porter par les consensus flous et dominés par les peurs collectives ne sont ni acteurs des ruptures, ni des facteurs de progrès. Plaçons donc l’année 2019 sous l’exigence de l’éveil de l’intelligence et la recherche de la vérité plutôt que de s’abandonner aux fluences d’émotions. Il faut se battre pour ses convictions et s’opposer aux possibilités autoritaires. Si la démocratie se dilue, il faut, plus que jamais, en exprimer l’attachement et ne pas croire les chimères des despotes éclairés. Leur lumière est fragile.

Il ne faut pas écrire, comme dans le traité moral de Charles de Gaulle, "Le Fil de l’épée", publié en 1932, que "toute l’espérance du siècle est dévorée". C’est peut-être le moment de redresser la tête vers l’horizon des temps nouveaux et de constater l’univers moderne qui s’érige devant nous sans qu’on l’ait pressenti ni conjuré. Cet univers, qui ne pourra passer que par la jeunesse, à laquelle il faut sacrifier beaucoup, reste à réinventer. Partout, pour son bien-être ou sa liberté de pensée, elle revendique son droit à penser et à agir différemment. Nous ne pouvons l’ignorer et nous devons lui céder le chemin.

Le monde vieillit. Il perd la tempérance.
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Car, si ce n’est pas la jeunesse, dans cette tentative de rallumer la lumière de l’avenir, où seront les sentinelles de l’Histoire? Quelle sera la violence du prochain choc que certaines vigies, précocement au pied du mur, entreverront? Seront-elles entendues dans la cohue générale? Sommes-nous encore capables de les entendre? Il ne faut pas que le monde de demain demeure inconsolable. C’est aujourd’hui que ceux qui nous dirigent doivent être audacieux et clairvoyants. Le monde vieillit, "Mundus senescit", disait saint Augustin (354-430). Il perd la tempérance. Mais bien conscientisés et préparés, nous serons légitimes pour pacifier nos communautés. Nous devrons aussi nous engager individuellement à défendre des valeurs bienveillantes et solidaires. Il faut restaurer des valeurs collectives et rebâtir la place de nos États, car ils se sont affaiblis depuis quarante ans. Et il faut retrouver la tempérance économique et la solidarité sociale. La synthèse est peut-être dans ces constats. En tout cas, c’est la mienne.

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