Cinquante nuances de populisme

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Bruno Colmant revient sur les fondements du populisme, les parallèles entre les populismes des XIXe et XXIe siècles et leur évolution afin de faire la lumière sur ce phénomène qui semble s'installer dans nos États.

Si la notion de populisme est ancienne et ramène à la psychologie des foules élaborée par Gustave Le Bon (1841-1931), effrayé par la Commune de Paris après la première guerre franco-allemande et les impulsions de masse associées aux mouvements ouvriers, on l’interprète désormais comme un antiélitisme compris comme un rejet de certaines configurations étatiques et marchandes.

Au reste, on peut intuitivement établir un parallèle entre les populismes du XIXe siècle, dérivés de la révolution industrielle manufacturière, et ceux du XXIe siècle, associés à la révolution technologique liée au déploiement d’internet dans une expansion mondialisée des flux de commerce. Les premiers mouvements populistes furent d’ailleurs qualifiés tels quels dans la Russie tsariste de 1840 ainsi qu’aux États-Unis, lors des troubles agrariens de 1870.

La volatilité socioéconomique enfle et devient insupportable aux yeux de certaines populations européennes.
Bruno Colmant

La volatilité socioéconomique enfle et devient insupportable aux yeux de certaines populations européennes qui avaient trouvé l’apaisement dans un modèle social-démocrate. Aujourd’hui, l’inquiétude que le capitalisme anglo-saxon suscite en se couplant aux dynamiques de mondialisation et de digitalisation se fait le terreau fertile de tous les engouements populistes. Ce modèle économique apparaît consubstantiel à l’exaspération sociale qui conduit à le rejeter tout en nourrissant ses côtés obscurs.

Le capitalisme anglo-saxon s’emballe dans une course contre le temps facilitée par les marchés financiers qui entretiennent leur propre volatilité. La peur de l’avenir conduit à renoncer au présent et à alimenter une course éperdue vers des futurs qu’on voudrait paradoxalement conjurer. On mondialise pour conjurer la mondialisation, on spécule pour combattre la spéculation, on abandonne la pensée réfléchie pour conjurer des flux informationnels. En d’autres termes, le capitalisme mondialisé renforce son propre caractère volatil. Le monde suffoque dans un système économique qui accélère sa propre dynamique.

Le monde suffoque dans un système économique qui accélère sa propre dynamique.
Bruno Colmant

Si certaines manifestations populistes sont apparemment spontanées et désordonnées, il en va autrement des mouvements populistes structurés politiquement. Il s’agit souvent, dans ces cas de figure, d’une approche démagogique, et souvent emmenée par une forte personnalité, qui oppose le peuple aux élites et aux structures politiques accusées de le priver de ses droits.

Il est alors de nature politique plutôt qu’idéologique. Il considère que des élites corrompues s’opposent à la volonté d’une expression d’un peuple vertueux et adhérent "pur", victime de la mondialisation, ce qui conduit à la recherche d’homogénéités raciales, ethniques et religieuses notamment. Le populisme est d’abord le résultat d’un abandon, par les dirigeants de nos pays, de la gestion de la chose publique, la res publica, au détriment de l’économie, qu’elle soit de nature anglo-saxonne ou autre. L’abandon du politique pour l’économique signifie donc, pour certains pays européens, la subordination de la gestion politique à une certaine modalité du capitalisme.

Le populisme ne trouve pas toujours de relais politique.
Bruno Colmant

Au reste, le populisme ne reflète pas l’opposition de corps sociaux préalablement définis selon une géométrie horizontale, mais une expression verticale de rejet des ordres établis. L’exemple allemand est, à cet égard, très intéressant: il n’est en effet pas possible de superposer l’émergence de l’AfD à des origines géographiques ou idéologiques (la RFA ou République fédérale d’Allemagne et la République démocratique allemande ou RDA), ni même à des empreintes religieuses (catholiques ou réformées).

L'opposition du travail et du capital

Je ne crois pas que le populisme se juxtapose parfaitement à la lutte des classes, au sens marxiste, puisqu’il ne correspond pas à une division étatique ou à l’opposition entre la bourgeoisie et le prolétariat. Il relève néanmoins d’une opposition du travail au capital dans le cadre mondialisé. Au reste, il ne s’inscrit pas dans une dualisation de la société, mais dans son atomisation sociale, entraînant une solitude (liée, entre autres, à la déstructuration des cellules familiales et à la perte de repères moraux) ainsi qu’une angoisse personnelle suscitant un manque d’empathie. Cette solitude conduit à décomposer les éléments de la solidarité traditionnelle. Si l’atomisation sociale s’accompagne d’une re-stratification sociale associée à la déliquescence lente de la classe moyenne, les réseaux sociaux déstratifient la transparence des modes de vie, entraînant l’exacerbation des désirs de consommation confrontés à leur impossibilité d’assouvissement financier.

Ceux qui établissent une causalité entre le néolibéralisme et le populisme parlent de néofascisme au titre de dérivé d’une économie de marché idéologisée.
Bruno Colmant

Le populisme ne trouve donc pas toujours de relais politique. Il revêt d’ailleurs parfois les attributs de mouvements insurrectionnels établis sur des communautés fluentes qui entretiennent leur propre dynamique de contestations confuses, à l’instar des mouvements de masse des gilets jaunes français. Mais on aurait pu croire que le populisme, s’opposant à l’ordre établi, ressortirait plutôt à la gauche politique. Il n’en est pourtant rien. Certaines émergences politiques, comme la Ligue italienne, s’inspirent de la pensée de Mussolini tandis que des personnalités fortes de droite en incarnent d’autres (en Hongrie, en Autriche, etc.).

C’est sans doute l’une des nombreuses illustrations de la difficulté pour la gauche traditionnelle d’exister politiquement après avoir vu son champ d’action politique confiné par les traités européens associés à l’euro. On peut même étendre le raisonnement à l’impossible déploiement d’un modèle politique de gauche dans une économie nappée d’un capitalisme anglo-saxon néolibéral. Cette situation est un lointain écho à l’injonction "Prolétaires de tous pays, unissez-vous!" ("Proletarier aller Länder, vereinigt euch!") concluant le " Manifeste du Parti communiste" publié en 1848 par Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895). À la mondialisation du capital, Karl Marx avait opposé son souhait d’un rejet prolétaire universel.

Le populisme est une ubérisation de la pensée et la création de groupes par des processus d’individuation.
Bruno Colmant

 "La terre, elle, ne ment pas", susurrait Philippe Pétain en juin 1940. Ceux qui établissent une causalité entre le néolibéralisme et le populisme parlent d’ailleurs de néofascisme au titre de dérivé d’une économie de marché idéologisée. On retrouve, dans la trame populiste, une empreinte fasciste sinon se réfère à la "Doctrine politique et sociale du fascisme" de Benito Mussolini, exprimée en 1933: "Si le XIXe siècle était le siècle de l'individualisme, nous sommes libres de croire que ceci est le siècle collectif, et ainsi le siècle de l'État." Le rejet du libéralisme entraîne une réaction populaire qui veut restaurer l’État sous des attributs d’autant plus autoritaires que la sphère marchande échappe aux citoyens et à l’État. Le populisme est alors une liquidation des structures sociales. C’est une ubérisation de la pensée et la création de groupes par des processus d’individuation.

Retour à une nation souveraine

Au reste, une chose me paraît frappante, à tout le moins depuis l’élection de Donald Trump: le populisme américain, même s’il est une complexe chimie de néolibéralisme et de conservatisme, voire de bigoterie morale, est plutôt synonyme de progrès économique, là où son acception européenne l’assimile à une régression sociale. À cet égard, il est intéressant de noter qu’à la suite de la crise de 2008, les États-Unis de Trump ont tourné le dos aux réponses rooseveltiennes des années 1930 et au social-libéralisme de Tony Blair et de Gerhard Schröder, respectivement Premier ministre du Royaume-Uni entre 1997 et 2007 et chancelier allemand entre 1998 et 2005.

Le populisme américain est synonyme de progrès économique.
Bruno Colmant

Le sentiment d’étouffement et d’encerclement par des forces économiques non structurées allume le désir d’un retour à une nation souveraine. Ainsi, le populisme, en rejetant l’élite mondialisante et l’économie mondialisée, se révèle parfois de nature souverainiste. À nouveau, on identifie ici clairement un lien à l’économie.

Au reste, il est essentiel de souligner que le populisme, lorsqu’il est organisé politiquement (cette précision est cruciale), est souvent associé à la notion de démocratie illibérale, ce qui est en soi un sujet à confusion. Certains l’évoquent pour illustrer le fait que des régimes autoritaires, tel le régime vénézuélien qui en constitue l’aboutissement eschatologique, accèdent au pouvoir par des moyens démocratiques. Le populisme est une expression d’intolérance par rapport à l’expression démocratique traditionnelle, perçue comme incapable de faire émerger une vision de la gestion de la société au motif de l’image déformée de l’égalitarisme associée à l’État de droit.

C’est incidemment pour cela que le populisme a besoin des structures démocratiques de l’État pour les nier ensuite: l’égalitarisme démocratique sert d’élément fédérateur pour légitimer des pouvoirs qui le combattent. La démocratie participative, invoquée comme substitut ou comme complément de la démocratie représentative, serait ainsi un foyer de populisme puisqu’il s’agirait de nier la structure de représentation démocratique au motif qu’elle serait élitiste.

La démocratie participative serait un foyer de populisme.
Bruno Colmant

L’idée est plutôt qu’une démocratie peut être dissociée du libéralisme et donc des principes de l’État de droit et du pluralisme. Les démocraties illibérales sont donc hostiles au libéralisme. Il s’agit d’un rejet du libéralisme au titre de doctrine de philosophie politique et morale fondée sur la liberté et la reconnaissance de l'individu. Consubstantiellement, il s’agit aussi d’un rejet du libéralisme économique associé au Siècle des Lumières, qui postule que les libertés économiques (libre-échange, liberté d'entreprendre, libre choix de consommation, de travail…) sont nécessaires au bon fonctionnement de l'économie et ne tolère de l’État qu’une ingérence la plus limitée possible. Si le populisme conduit à la démocratie illibérale économique, on peut à nouveau y lire le rejet du mode capitaliste anglo-saxon.

Un dernier élément peut être rapporté à cette intuition: la démocratie, sous son acception contemporaine, se fonde sur la classe moyenne. Or, si cette dernière a constitué le socle du contrat social d’après-guerre, elle s’étiole désormais sous les forces de marché et le démantèlement de l’État-providence. Ceci conduit à renouveler le constat selon lequel les mouvements populistes ne se fondent pas sur une stratification sociale, mais bien sur une impulsion populaire.

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