La fin de l'insouciance de l'euro après les élections italiennes?

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Il existe une limite territoriale à une monnaie unique.

Si la monnaie est un fait politique, encore faut-il qu’elle repose sur des fondements économiques robustes. Or, les économies sont toujours asynchrones, c’est-à-dire qu’elles évoluent à des rythmes différents. Si ce n’était pas le cas, il n’existerait d’ailleurs qu’une seule monnaie mondiale. La monnaie ne peut donc s’étendre géographiquement sur un certain périmètre qu’à l’unique condition que les zones couvertes subissent la même pulsation économique. Il existe donc une limite territoriale à une monnaie unique. En d’autres termes, une monnaie ne peut couvrir des pays différents que si des mécanismes permettent de résoudre des chocs asymétriques, c’est-à-dire des événements négatifs qui affecteraient une partie des territoires sans toucher les autres.

Ceci ramène à la théorie des zones monétaires optimales de l'économiste canadien Mundell. On le constate, le travail est resté domestique pour de nombreuses raisons: aptitudes linguistiques, traditions culturelles, contextes éducatifs et socio-économiques différents, etc. On peut même s’avancer à dire que le contexte de taux d’intérêt bas induit par l’euro a conforté les pays dans un immobilisme économique. Du reste, la majorité des migrations internes à la zone euro relève d’un réflexe de survie économique plutôt que d’une immigration choisie. Les exemples portugais et irlandais le démontrent à suffisance: la jeunesse émigrante s’oriente majoritairement hors de la zone euro plutôt que vers les États membres du Nord (Australie pour les Irlandais, anciennes colonies portugaises pour la Lusitanie). Les études indiquent d'ailleurs que la mobilité interrégionale est inférieure à la mobilité émanant de pays tiers à la zone euro.

La redomestication des dettes publiques reflète la préoccupation de diminuer le risque systémique de la zone euro.
Bruno Colmant

Mais il n’y a pas que le travail qui est resté domestique: après des années d’euphorie financière et de rapprochements bancaires transfrontaliers, les dettes ont à nouveau migré vers leur pays d’origine. C’est très révélateur pour les dettes publiques qui sont redomestiquées, c’est-à-dire financées par les épargnants situés dans les États émetteurs (la dette publique italienne est financée par des banques et des compagnies d’assurances italiennes, etc.). Cette redomestication des dettes publiques reflète la préoccupation de diminuer le risque systémique de la zone euro. Mais comme le risque ne disparaît pas et n’est jamais que déplacé, il est désormais concentré sur certains pays fragiles et caractérisés par une faible épargne. Pourtant cette redomestication est sans doute le meilleur garde-fou contre une désintégration de l'euro.

Si la monnaie est temporairement stabilisée, les courants profonds qui structurent l’économie européenne sont animés par des forces contradictoires. L’absence de croissance économique suffisante est peut-être annonciatrice de chocs importants. C’est la preuve rétrospective qu’il aurait fallu accepter une dose modérée d’inflation au lieu de s’en tenir au mandat littéral de la BCE.

Les mécanismes de résolution de crises sont obscurs, tandis que l’austérité budgétaire imposée aux pays du Sud a aggravé les chocs asymétriques.
Bruno Colmant

L’asymétrie entre les pays de la zone euro s’est aussi accentuée. C’est ainsi que les balances commerciales (soit la différence entre les exportations et les importations) des différents États membres montrent des divergences très préoccupantes: la croissance allemande est fondée sur l’exportation. L’Allemagne accumule donc des créances sur d’autres pays de la zone euro, tandis que la France aligne de graves déficits commerciaux dans un contexte de désindustrialisation avancée. La Belgique se situe, quant à elle, dans un état de quasi-équilibre qui bénéficie de la croissance allemande.

Des erreurs de conception de la monnaie unique apparaissent désormais avec une évidence cinglante: la zone monétaire est trop étendue et ses économies dissemblables, les fondements budgétaires et fiscaux sont absents tandis que les dettes publiques, trop importantes, n’ont pas fait l’objet d’une minime mutualisation, sauf peut-être au travers du rachat d’obligations publiques par la BCE. Les mécanismes de résolution de crises sont obscurs, tandis que l’austérité budgétaire imposée aux pays du Sud (et censée remplacer une dévaluation monétaire) a aggravé les chocs asymétriques, ce qui explique que la différence entre les performances économiques du Nord et du Sud s’est creusée en quinze ans.

En étendant la monnaie trop loin de son centre de gravité naturel, c’est-à-dire l’axe franco-allemand, ils ont pris le risque de faire imploser le dessein européen.
Bruno Colmant

Les concepteurs de l’euro ont cru que les paramètres sociaux et capitalistiques s’ajusteraient à une monnaie qui serait elle-même la moyenne pondérée des forces relatives des économies des États membres. Cela ne s’est évidemment pas passé ainsi, d’autant qu’une moyenne pondérée conduit, en termes monétaires, à favoriser les pays forts et à accabler les pays faibles.

Nous n’avons pas le choix de ne pas assurer la cohésion de la monnaie. Un retour en arrière serait catastrophique. Mais les responsables politiques qui ont mal créé l’euro portent une responsabilité devant l’histoire. En étendant la monnaie trop loin de son centre de gravité naturel, c’est-à-dire l’axe franco-allemand, ils ont pris le risque de faire imploser le dessein européen. Une question reste en suspens: l’euro ne contribue-t-il pas à effriter l’Europe? On sait que l'euro n'est plus adapté à sa zone, étant une monnaie trop forte pour les pays du Sud et trop faible pour les pays du Nord. On sait qu'une politique monétaire unique est incohérente avec des États souverains intrinsèquement différents et asynchrones dans leur articulation économique et étatique. On essaie, vaille que vaille, d'imposer des dévaluations internes aux pays du Sud tout en stimulant modiquement la consommation intérieure des pays du Nord.

Nous avons adopté un modèle libéral d'économie de marché à travers la monnaie unique, puisque celle-ci exigeait une mobilité des facteurs de production fondée sur le libre-échange.
Bruno Colmant

On peut d’ailleurs se demander si l’euro, qui constitue un choix résolu d’économie de marché, n’est pas en profonde contradiction avec le poids croissant de la majorité des États dans les économies européennes. Comment serait-il possible de revendiquer le statut de monnaie de réserve dans un continent dont les systèmes bancaires sont sous quasi tutelle publique ?

D'aucuns accusent les institutions européennes d'être le reflet d'un modèle libéral. Pourtant, la réalité du cadre politique me semble plus subtile, car nous opposons deux forces contradictoires et – qui sait ? – complémentaires. En effet, nous avons adopté un modèle libéral d'économie de marché à travers la monnaie unique, puisque celle-ci exigeait une mobilité des facteurs de production fondée sur le libre-échange.

Il faudrait donc un revirement idéologique qui soit désormais fondé sur la solidarité et donc moins sur le principe de subsidiarité.
Bruno Colmant

Mais, en même temps, nous avons tissé un lien de solidarité sociale par l'intermédiaire des dettes publiques colossales, que certains voudraient d'ailleurs mutualiser. Tout s'est donc passé comme si la dette publique et la monnaie unique constituaient des forces de rappel mutuelles ou comme si l'Europe acceptait d'entrer dans l'économie de marché sous la protection d'une solidarité sociale renforcée. L'Europe confronte donc deux modèles, celui du capital (par le signe monétaire de l'euro) et celui du travail (stimulé et taxé par l'endettement public). La dette est ancienne et l'euro est jeune. Qui sera le plus obstiné? Ce n'est pas clair. Mais une chose est certaine: l'euro nous a dépouillés d'une innocence historique, à savoir la croissance par endettement.

Une issue favorable aux vices de fonctionnement de l’euro serait l’aboutissement d’une véritable union budgétaire, assortie d’une union bancaire de qualité (il faut néanmoins mentionner la réussite temporaire du Mécanisme européen de stabilité). Il faudrait donc un revirement idéologique qui soit désormais fondé sur la solidarité et donc moins sur le principe de subsidiarité. Cela supposerait, entre autres, la création d’obligations publiques fédérées (c’est-à-dire une mutualisation des dettes publiques, ce qui est indirectement réalisé au sein de l’actif de la BCE puisque c’est un gisement d’obligations publiques de la zone euro qui garantit, pour partie, la création monétaire de l'assouplissement quantitatif), comme des eurobonds, mais aussi une politique budgétaire assouplie et surtout différenciée selon les pays de la zone euro. Il faut croire et travailler au scénario de réussite de la monnaie unique. Notre prospérité en dépend.

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