La parenthèse néolibérale se referme

Aujourd’hui, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, c’est-à-dire ceux qui ont promu le néolibéralisme et l’économie de marché universelle, se referment. ©Photo News

Dans notre monde gyroscopique, les votes du Brexit et de l’élection de Donald Trump à la présidence américaine sont des faits majeurs. Ils ne relèvent pas de tendances marginales mais de discontinuités sociopolitiques cruciales. Ces deux votes sont d’ailleurs autant les symptômes que les aboutissements de prédispositions qui trouvent peut-être leur origine il y a quatre décennies.

Par Bruno Colmant
Professeur à l'ULB, l'UCLouvain et la Vlerick Business School, membre de l'Académie royale de Belgique

Il y a deux générations, un nouvel ordre économique s’est idéologiquement imposé: le néolibéralisme. Ce terme désigne une version dérivée du libéralisme, que certains assimilent au paroxysme de la logique libérale. Il a apporté des innovations spectaculaires entraînant une croissance économique extraordinaire. Sa naissance coïncida avec l’orientation politique menée par Margaret Thatcher (Première ministre de 1979 à 1990) au Royaume-Uni et par Ronald Reagan (Président de 1981 à 1989) aux États-Unis, à la suite du désastre économique qui confronta le monde occidental, dans les années 70, à une vague d’inflation et à un chômage structurel de masse.

Ce courant néolibéral abolit les règles macro-prudentielles édictées dans les années trente et conduisit à démanteler, en Europe, les grands monopoles d’État. Singulièrement, c’est au moment de la révolution néolibérale que la France choisit d’élire le premier président socialiste depuis le Front populaire de 1936, mais la parenthèse socialiste ne dura que deux ans.

Le néolibéralisme modifie le sens du temps économique en empruntant ses richesses au futur.
Bruno Colmant

Ce choc néolibéral entraîna une mutation sociologique titanesque en Europe, d’autant qu’il coïncida avec la chute du mur, en 1989. L’Europe traditionnelle s’était longtemps appuyée sur un capitalisme rhénan né de l’ordolibéralisme allemand des années 30 et fondé sur un dialogue social de qualité entre les différents acteurs de production et l’État. L’ordolibéralisme découle lui-même de l’École économique de Fribourg selon laquelle l’État doit créer un cadre institutionnel propice à l’économie et maintenir un niveau sain de concurrence. L’État a donc un rôle d’"ordonnateur". Ce modèle économique se base sur l’idée d’une responsabilisation solidaire.

Emprunter au futur

Le néolibéralisme, d’essence protestante, fut donc un choc puissant puisque le modèle social-démocrate européen d’après-guerre était fondé sur la contribution conjointe des facteurs de production à la prospérité collective, partageant les richesses obtenues. Au contraire, le néolibéralisme modifie le sens du temps économique en empruntant ses richesses au futur, raison pour laquelle la notion d’économie de marché, au sein duquel tout se négocie et s’emprunte, s’est développée.

Le consensus de Washington de 1990, qui officialisa cette révolution avec le soutien du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et du Trésor américain, consacra d’ailleurs ce modèle d’économie de marché. Dans les pays anglo-saxons, les attributs du capital furent ainsi restaurés au détriment du travail. Selon la "théorie du choc", élaborée en 2007 par la journaliste Naomi Klein, tout événement fractal, à l’instar de la vague néolibérale, devait être exploité pour dissoudre les structures collectives et solidaires.

Dans les pays anglo-saxons, les attributs du capital furent ainsi restaurés au détriment du travail.
Bruno Colmant

Pendant quarante ans, le modèle néolibéral s’est donc amplifié, tirant profit de la mondialisation et de la récente digitalisation. Il s’est d’autant plus renforcé que ses contre-modèles (le maoïsme et le marxisme-léninisme) se sont effondrés. Mais aujourd’hui, le Royaume-Uni et les Etats-Unis, c’est-à-dire ceux qui ont promu le néolibéralisme et l’économie de marché universelle, se referment. Ces deux pays veulent la mobilité des capitaux, mais plus celle du travail. Ils s’extraient donc du modèle qu’ils ont promu à leur bénéfice.

Les autres pays, et certainement ceux d’Europe occidentale, sont indirectement vassalisés, tout en restant dépendants de capitaux américains. Le néolibéralisme anglo-saxon deviendrait alors, très singulièrement, un néocolonialisme. Et les pays européens, désormais dépendants d’une expansion digitale émanant essentiellement des Etats-Unis, deviennent des pays colonisés.

Et le capitalisme?

Avec le recul du temps, nous avons confondu le néolibéralisme avec un ordre économique intemporel. Nous avons, à juste titre, cru que le multilatéralisme était le garant de la prospérité mondiale mais deux puissances mondiales s’en extraient. Nous avons aussi confondu la mondialisation avec le temps des colonies. Ou, plus précisément, nous avions pensé coloniser d’autres pays en développement, au travers d’une délocalisation de notre production, sans comprendre que l’Europe devenait la colonie des pays, dont les Etats-Unis, qui s’extraient de cette même mondialisation.

Avec le recul du temps, nous avons confondu le néolibéralisme avec un ordre économique intemporel.
Bruno Colmant

L’Europe a mondialisé à l’est sans réaliser qu’elle devenait vassalisée par l’ouest. Il est donc possible que la parenthèse néolibérale dont la première césure fut marquée par les élections de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan se referme avec une autre césure: le référendum de David Cameron et l’élection de Donald Trump.

Mais attention: si le néolibéralisme est en phase de contraction, cela ne veut pas dire que le capitalisme s’apaise. Au contraire! Il va s’amplifier. L’autre question est de savoir si le populisme qui a accompagné ces évolutions britannique et américaine pourrait se diffuser en Europe? Après tout, nous vivons toujours, avec retard, les évolutions sociétales anglo-saxonnes. Et c’est bien le cas, mais de manière différente puisque l’Europe a fondé la notion d’État-providence.

Chez nous, il s’agit d’un rejet des États qui n’ont pas su protéger leurs populations contre certains méfaits du néolibéralisme. Depuis la crise de 2008, le travail devient précaire et le pouvoir de négociation salariale des travailleurs est limité dans une économie désormais digitale et robotisée. L’Europe est menacée d’un chômage endémique et structurel pour les personnes moins qualifiées alors que la mobilité des capitaux met en concurrence les systèmes sociaux.

Si le néolibéralisme est en phase de contraction, cela ne veut pas dire que le capitalisme s’apaise, au contraire!
Bruno Colmant

Nos démocraties, en partie épuisées par des forces politiques traditionnelles qui ne prennent pas la mesure des enjeux sociétaux et s’accommodant mal de la souveraineté du marché, s’inscrivent aujourd’hui dans des élans populistes qui rejettent un État traditionnel n’offrant pas de bouclier satisfaisant contre les dérives du marché mondialisé. Le populisme reflète bien sûr des craintes existentielles devant les débats contemporains comme l’immigration. Mais il est aussi l’expression d’un déclin démocratique qui va caractériser structurellement les prochaines décennies. Les États européens, s’ils ne s’ajustent pas, deviendront les premières victimes non seulement de la mondialisation néolibérale mais aussi de sa récente contraction, malgré le fait que le budget public de nombreux états dépasse 50% du PIB!

C’est là que se tient tout le paradoxe de ces élans du peuple: en menaçant les structures étatiques qui ont accompagné un capitalisme anglo-saxon néolibéral désormais en contraction, le populisme s’attaque en réalité au premier acteur susceptible de le contrer. Les piliers de nos démocraties, ainsi affaiblis, disparaîtraient dans les sables mouvants d’un ordre marchand entretenant l’individualisme et la peur collective. Au motif d’être la négation du néolibéralisme, le populisme en serait l’aboutissement. Ceci n’est pas sans rappeler le conte de Georges Sand, dans lequel le héros, Gribouille, se jette dans l’étang pour échapper à la pluie.

En menaçant les structures étatiques qui ont accompagné un capitalisme anglo-saxon néolibéral désormais en contraction, le populisme s’attaque en réalité au premier acteur susceptible de le contrer.
Bruno Colmant

À moins que l’exclusion et l’ostracisme soient des choix démocratiquement partagés et que la pensée choisisse d’être enlisée, la question se pose de savoir ce que nous souhaitons aujourd’hui. Une société d’ouverture dans l’intelligence de la justice et de la sécurité? Ou une société apeurée qui fragmente les classes sociales, les attachements territoriaux et les affinités linguistiques et culturelles? J’ai la conviction que les individualismes doivent être rassemblés dans un projet collectif dirigé par un État au service de la bienveillance sociale, résolument tourné vers la prévalence du bien-être harmonieux des générations futures.

Cela passera par un nouveau pacte social équilibré, par la restauration d’un dialogue social véritable et par une considération écologique absolue, même si ces trois objectifs sont, à certains égards et à court terme, contradictoires. Si une parenthèse anglo-saxonne de 40 ans se ferme, il faut que l’Europe trouve cette mystérieuse troisième voie sociale-libérale qui combine la spontanéité du capitalisme et la bienveillance sociale.

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