Le populisme vise des États affaiblis par l'économie de marché

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©BELPRESS

Nos démocraties nationales, en partie épuisées par des forces politiques traditionnelles qui ne prennent pas la mesure des enjeux sociétaux et s’accommodant mal de la souveraineté du marché, s’inscrivent aujourd’hui dans des élans populistes qui rejettent un État traditionnel n’offrant pas de bouclier satisfaisant contre les dérives du marché mondialisé.

Le populisme n’est, à cet égard, pas un phénomène qui doit être écarté par la pensée dominante. C’est l’expression d’un déclin démocratique qui va caractériser structurellement les prochaines décennies. Il rassemble des revendications de justice, d’égalité et de dignité qui émanent de groupes sociaux considérés, à tort, comme subalternes et qui restent, par manque de structuration, souvent inaudibles dans la société.

L’État, s'il ne s'ajuste pas, deviendra la première victime de la mondialisation.

Le populisme serait-il par ailleurs un reflet du personnalisme, une idée spiritualiste dont la valeur fondamentale serait le respect de la personne? Ce n’est pas exclu. Le politologue américain Yascha Mounk suggère une thèse intéressante dans son ouvrage "Le peuple contre la démocratie", publié en 2018. Il y parle d’une déconsolidation de la démocratie associée à trois questions: la montée en puissance des réseaux sociaux qui affaiblit les garde-fous médiatiques au profit de personnalités politiques marginales, la peur de la perte (réelle ou ressentie) du niveau de vie et la remise en question de la domination des démocraties stables par un groupe ethnique dominant. Quoi qu’il en soit, Alexis de Tocqueville (1805-1859) s’est (temporairement ?) trompé dans son sentiment du caractère irréversible de la démocratie.

L’État, s’il ne s’ajuste pas, deviendra la première victime de la mondialisation qu’il a pourtant, et à juste titre, favorisée en vue de notre prospérité. C’est là que se tient tout le paradoxe de ces élans du peuple: en menaçant les structures étatiques qui ont fait le lit d’un capitalisme désormais anglo-saxon, le populisme s’attaque en réalité au premier acteur susceptible de le contrer. Les piliers de nos démocraties, ainsi affaiblis, disparaîtront dans les sables mouvants d’un ordre marchand entretenant l’individualisme et la peur collective. Au motif d’être la négation du capitalisme, le populisme en sera l’aboutissement. Dans son dernier essai, "Il faut dire que les temps ont changé", l’économiste français Daniel Cohen rappelle que le capitalisme est le résultat d’un pacte faustien entre la science et l’argent. Le populisme relève peut-être d’un autre pacte faustien: une seconde de révolte contre une éternité de déceptions.

Depuis les années 80, la foi en l’économie de marché a conduit à un populisme "de marché".

Si cette intuition est correcte, nous assisterons à l’amplification concomitante du capitalisme anglo-saxon, en partie furieux, et du populisme. Ce dernier pourrait même être consubstantiel au capitalisme anglo-saxon dont il deviendrait, après en avoir été l’expression contraire, une formulation organique. On pourrait même s’oser à penser que le capitalisme anglo-saxon et le populisme vont entrelacer leurs aliénations.

Une des raisons pour lesquelles je subodore que le capitalisme anglo-saxon et le populisme vont concomitamment entrelacer et amplifier leurs effets contradictoires est que, depuis les années 80, la foi en l’économie de marché a conduit, jusqu’au sein des entreprises et des États, à un populisme "de marché": une organisation, privée ou publique, ne peut répondre aux attentes démocratiques que si elle répond aux besoins du marché. Aujourd’hui, les entreprises se mesurent à leurs performances boursières et non plus à la qualité de leur potentiel humain, tandis que les États sont quant à eux jugés sur base de leur rating, établi par des entreprises privées de notations financières, plutôt que sur base de la qualité des valeurs humanistes qui emportent la vision politique.

Aujourd’hui, les entreprises se mesurent à leurs performances boursières et non plus à la qualité de leur potentiel humain.

Le cas de l’entreprise privée est extrêmement révélateur: d’une méthode d’économie planifiée miniature, elle s’est immergée dans les marchés jusqu’à en diluer ses attributs et structures sociales. Ce sont les marchés qui entraînent les licenciements et qui, inversement, alignent les intérêts des travailleurs sur les actionnaires au moyen de stock-options. Les marchés ont même, dans de nombreux pays, démantelé les syndicats. L’incantatoire main invisible du marché d’Adam Smith (1723-1790) est devenue plus puissante que toutes les articulations intellectuelles déductives: aux yeux des théoriciens du capitalisme anglo-saxon, elle est devenue la vraie démocratie.

Bien sûr, il serait incorrect, en pointant une typologie spécifique du capitalisme, d’exclure toutes les autres réalités ayant joué un rôle dans les bouleversements qui affectent nos communautés. Il s’agit probablement d’un mouvement d’ensemble qui inclut la réaction par rapport à l’immigration et à la déterritorialisation du travail liée aux flux de la mondialisation. Au reste, pour certains, et comme nous le verrons plus loin, le modèle rhénan n’a jamais existé de façon autonome.

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