Le prochain choc financier est exactement devant nous

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Le prochain choc économique viendra de la confrontation avec l’impossibilité d’honorer les engagements sociaux que nous nous sommes promis au travers de notre propre représentation politique, c’est-à-dire l’État.

L’illustration la plus commode est celle des pensions dont le financement exigerait des réserves équivalentes à un multiple du PIB. Il sera donc impossible (et je le réécris lentement pour ceux qui n’en sont pas convaincus: im-pos-si-ble) de trouver un financement équivalent à nos espérances de pensions. Tout cela est le résultat d’une gestion politique imprévoyante depuis 30 ans, conjuguée à la conviction à peine voilée (et désormais ouvertement revendiquée par certains) qu’une ponction sur le capital privé soldera l’endettement de l’Etat-providence.

Notre créance d’avantages sociaux correspond à une dette publique. Comme notre Etat-providence a été partiellement financé par la dette publique, c’est cette dernière qui deviendra l’objet du débat politique.

Une dette publique est normalement "consolidée" par son propre refinancement.
Bruno Colmant

Une dette publique doit être compatible avec la confiance dans la stabilité socio-étatique pour attirer l'épargne des citoyens. La stabilité de la dette publique, plus que celle de la monnaie, est l'expression ultime de l'Etat puisque la dette reflète à la fois le droit régalien de lever l'impôt (pour assurer le service de la dette) et l'obligation de refléter l'équilibre socio-politique entre les débiteurs et les créanciers de cette dette, au milieu desquels l'Etat est une formulation transitive. C'est pour cette raison qu'une dette publique est normalement "consolidée" par son propre refinancement. Mais, parfois, on la consolide effectivement, c'est-à-dire qu'on confond autoritairement toutes les échéances pour en faire une dette quasiment perpétuelle.

En vérité, depuis le début de cette crise, je suis intellectuellement et – devrais-je dire – émotionnellement partagé quant à l'envergure de cette crise économique et sociale que nous traversons depuis 2008. Est-ce un épiphénomène du capitalisme dont le lit de la rivière suit des chemins naturels ou est-ce le signal d'une profonde rupture idéologique? Au début, cette crise m'est apparue comme une fluence de la main invisible d'Adam Smith, mais aujourd'hui, je crois que l'économie exige un engagement politique clair, car la complaisance d'endettement et de croissance facile qui accompagné les trente dernières années s'assèche. Les prochaines années vont être complexes à gérer car nous approchons du moment où les dettes passées, et au premier chef les dettes des engagements sociaux (dette publique et de pensions), vont être défalquées d'une croissance qui est insuffisante.

Le totalitarisme étatique pourrait dominer l’économie de marché. Nous risquerions de glisser vers une étatisation "implosive" de toute l’économie.
Bruno Colmant

Dans les prochaines années, le véritable débat idéologique portera donc sur le dialogue entre l'Etat et le marché, entre la collectivité et l'individu, et entre la dette publique et la propriété privée. La question est donc de savoir quel équilibre va s'installer entre le rôle de l'Etat et l'économie marchande, sachant que ces deux acteurs sont interdépendants. Il s'agit d'un véritable débat idéologique portant sur le modèle de société. Le centre de gravité de ce débat n'est pas ancré.

À mon intuition, la gestion de la prochaine crise (qui sera politique plus que financière) ne conduira pas à restaurer le capitalisme mais à dominer le capital. Le totalitarisme étatique pourrait dominer l’économie de marché. Nous risquerions de glisser vers une étatisation "implosive" de toute l’économie. Je ne le souhaite évidemment pas.

Comme notre Etat-providence a été partiellement financé par la dette publique, c’est cette dernière qui deviendra l’objet du débat politique.
Bruno Colmant

Le passé ne se remplace pas: il se dissipe. Cette crise ne finira jamais. Il n'y aura pas un "après" fantasmatique au terme duquel nos communautés retrouveront le passé. Il n'y aura pas de restauration des régimes anciens, ni aucun retour aux bases stabilisées d'une économie précédente. En fait, cette crise ne peut pas finir car elle est devenue elle-même le fil de l'histoire, c'est-à-dire l'interpellation continue du siècle précédent.

C’est le dialogue entre l’Etat et le marché qui sera la clé. Marx contre Smith. Comme dans un théâtre d’ombres chinoise, sans savoir de quel côté de l’écran on est placé.

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