Les années 70 ou une décennie économique maudite

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Lorsque le chercheur s’intéresse à la performance de l’économie belge, il constate, depuis une quarantaine d’années, un glissement de la performance de notre pays. Le chercheur discerne alors une zone d’ombre. Et si, finalement, tout s’était passé dans les années septante?

Lorsque le chercheur s’intéresse à la performance de l’économie belge, il constate, depuis une quarantaine d’années, un glissement de la performance de notre pays. De nombreux facteurs, bien connus, expliquent cette évolution: détente des flux du commerce vers l’Asie, mutation de nos industries manufacturières vers une économie de service, etc. Mais c’est alors qu’immanquablement, le chercheur discerne une zone d’ombre. Et si, finalement, tout s’était passé dans les années septante? Parce que, quand on s’intéresse aux stigmates de l’économie belge, on en arrive immanquablement à cette période du dernier siècle. Ce furent dix ans d’effarement.

L’indice ne trompait pas: trois semaines après le début de cette décennie, le 23 janvier 1970, 23.000 mineurs de Flandre étaient en grève pour réclamer une augmentation salariale de 15 %. Ces manifestants ne savaient pas encore qu’ils soulevaient la question cruciale de l’énergie. Le carburant deviendrait non seulement cher, il serait incertain. D’ailleurs, la décennie se clôturerait, en décembre 1979, sur un sommet de l’OPEP qui constaterait que le prix du brut avait été multiplié par cinq en dix ans. C’était la première phase de la mondialisation, bien plus profonde qu’une perturbation énergétique. L’acier suivrait: en 1982, 10.000 métallos wallons dévasteraient le quartier Nord de Bruxelles pour protester contre les limitations de production.

Economiquement, les années septante, ce fut la fin des trente glorieuses.
Bruno Colmant

Il y avait donc autre chose qu’une crise du pétrole. Le mal était plus profond, et le trou d’air se transformerait en décrochage. Car, économiquement, les années septante, ce fut la fin des trente glorieuses, ces années d’après-guerre caractérisées par une croissance plane et une redistribution sociale prévisible. Soudainement, ces trente glorieuses n’étaient plus l’étalon, mais l’exception du modèle. Et tout allait basculer, parce que c’est justement pendant ces trois décennies d’exception que les systèmes de protection sociale furent construits en Europe. Ces mécanismes, notamment en matière de pension, étaient fondés sur la répartition plutôt que la capitalisation. La croissance chaotique allait tout bouleverser. Les trente années suivantes seraient odieuses.

Au surplus, l’alarme énergétique fut un prétexte simplificateur, car l’approvisionnement en pétrole ne fut jamais mis en danger. D’autres signaux, de bien plus grande envergure, auraient dû alerter les économistes. En août 1971, par exemple, le président américain Nixon signala la fin de la convertibilité du dollar en or. Il n’avait pas le choix: l’Amérique sortait monétairement exsangue de la guerre du Viêt-Nam. Plus tard, en 1973, le même Président abandonnerait le système des cours de change fixe, pour confier le dollar à un flottement persistant.

L’Etat fédéral mit les comptes dans un tel déficit qu’il atteignit plus de 10 % du PNB au début des années quatre-vingt.
Bruno Colmant

Le choc de modèle fut incompréhensible pour les théoriciens habitués à des agrégats conjoncturels stables. Ces observateurs furent confrontés à un phénomène inconnu, et d’ailleurs toujours mal défini: la stagflation, c’est-à-dire une inflation importante conjuguée à un chômage qui devenait structurel. Ils commençaient à peine à entendre parler de Milton Friedman, prix Nobel d’économie en 1976. Pourtant, tous se référaient au modèle keynésien qui, dans sa simplification, recommande à l’Etat de creuser son déficit budgétaire pour relancer la demande. C’est, du reste, exactement la politique qui fut suivie en Belgique. L’Etat fédéral mit les comptes dans un tel déficit qu’il atteignit plus de 10 % du PNB au début des années quatre-vingt.

Ceci conduisit, pêle-mêle, à une inflation catastrophique et à un gigantesque endettement public (le fameux effet boule de neige) qui trouverait son apogée désastreuse au milieu des années nonante. Dans la même lignée, les besoins d’endettement des pouvoirs publics furent tels que la bourse fut désertée, jusqu’aux mesures incitatives prises par le gouvernement Martens-Gol. En février 1982, le pays devrait dévaluer sa devise de près de 10 %. Des mesures d’austérité suivraient.

10%
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En février 1982, le pays devrait dévaluer sa devise de près de 10 %.

Les moralistes de l’époque avaient juxtaposé des solutions conjoncturelles à des glissements structurels. Et aujourd’hui, l’esprit informé ne peut le ressentir qu’avec accablement, tant les conséquences des années septante représentent des occasions manquées. Chez les quadragénaires, ces années renvoient à une insouciance crépusculaire, mais aussi à des aciéries devenues poussiéreuses et désaffectées.

Au niveau politique aussi, ces années furent indécises. Nos gouvernants n’avaient pas compris la mutation économique. A l’époque, on parlait encore des secteurs nationaux qu’il fallait gérer de manière planique et à coups de subsides, au prix de négociations communautaires dont on a vraiment pris l’envergure trente ans plus tard. Le développement technologique avait perturbé le modèle rhénan, fondé sur un cycle de croissance long et une prévisibilité des agrégats économiques. La première réponse à la crise du pétrole fut d’ailleurs bien singulière: ce fut les dimanches sans voiture de 1973.

C’est bien le rapport au temps et à l’avenir qui s’est irréversiblement modifié dans les années septante.
Bruno Colmant

Les années septante, c’est donc la décennie de la transition. La mutation du secteur manufacturier à une économie de services. Les ingénieurs des usines allaient céder le pas aux financiers. On se souvient des noms d’entreprises qui s’engloutiraient dans des opérations de marché: Cockerill, les ACEC, l’Union minière et bien sûr, la Générale de Belgique, dont l’OPA fit brutalement entrer la Belgique dans le capitalisme moderne.

La septième décennie du dernier siècle restera suspendue entre deux époques. Elle est inaccomplie et presque en apesanteur. Elle ramène à une Belgique d’avant, plus tout à fait celle d’après-guerre, mais encore aux couleurs trop ternes pour qu’elles en soient modernes. Et finalement, c’est bien le rapport au temps et à l’avenir qui s’est irréversiblement modifié dans les années septante. Le temps et l’économie ne seraient plus capitalisés du passé vers le présent, mais plutôt actualisés du futur vers le présent.

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