Pourquoi les économies doivent-elles encore croître?

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Thierry du Bois

Les livres d’économie postulent souvent qu’une société saine est une société en croissance, c’est-à-dire en expansion du revenu national.

Ce postulat donne à penser que la croissance tend vers un état d’harmonie. Et pourtant! N’existerait-il pas un état stationnaire qui constituerait le point d’équilibre de l’économie, c’est-à-dire le niveau d’évolution qui minimise les perturbations de tous types? Une sorte de cristallisation de la vie des affaires qui rendrait – enfin! - l’avenir prévisible et rassurerait donc la plupart des agents économiques?

La question paraîtra très naïve à certains. Mais, au-delà de son aspect anecdotique, elle est fondamentale. Au XVIIIe siècle, l’économiste écossais Adam Smith, par exemple, postulait que la croissance économique est un processus continu et endogène, qui s’auto-alimente. Mais est-ce le cas? Cette question a d’ailleurs interpellé des centaines d’économistes et conduit à soutenir des modèles économiques très différenciés, du libre-échange à la collectivisation des moyens de production.

Différents courants de pensée plaident pour un capitalisme mieux discipliné et plus ordonné, ce qui laisse à penser qu’il existe, au-delà de la gestuelle de la "main invisible" d’Adam Smith, une manière d’ordonner la croissance économique.
Bruno Colmant

Je suis convaincu qu’elle a déjà traversé la tête d’un grand nombre, surtout en période d’inflexion conjoncturelle. D’ailleurs, différents courants de pensée plaident pour un capitalisme mieux discipliné et plus ordonné, ce qui laisse à penser qu’il existe, au-delà de la gestuelle de la "main invisible" d’Adam Smith, une manière d’ordonner la croissance économique. Et, s’il existe un état d’équilibre, même fugace, le niveau de l’économie pourrait être vécu au présent, plutôt que de découler de l’actualisation d’anticipations.

De même, s’il existait un niveau d’équilibre, les agents économiques vivraient en homéostasie, c’est-à-dire dans un état stabilisé. En bref, pour faire une parallèle avec la théologie, le gnosticisme (c’est-à-dire le mouvement hérétique qui, au deuxième siècle, postula qu’il existait un Dieu suprême) n’aurait-il un quelconque fondement? Dieu aurait-il un Dieu? Le capitalisme volatile pourrait-il être dominé par un capitalisme stabilisé?

Une stabilisation de l’économie figerait les inégalités sociales et serait donc une politique de moindre distribution des richesses, qui elles-mêmes ne seraient plus générées, ou, à tout le moins, ne croîtraient plus.
Bruno Colmant

Si les marchés financiers dépassaient leur réalité d’existence pour retrouver l’économie "réelle", si un niveau d’équilibre pouvait être atteint, les entreprises ne devraient-elles plus alors poursuivre cette course à la croissance, voire cette tentative d’approcher l’état de monopole. Les marchés financiers seraient stabilisés, c’est-à-dire dépouillés de toute volatilité, et les entreprises, devenues citoyennes, s’engageraient dans des développements durables.

Malheureusement, cette vision du monde est utopique. Tout d’abord, au-delà de son semblant de vision progressiste, une stabilisation de l’économie figerait les inégalités sociales et serait donc une politique de moindre distribution des richesses, qui elles-mêmes ne seraient plus générées, ou, à tout le moins, ne croîtraient plus. Cette apparence de régularisation n’intégrerait pas le facteur essentiel du progrès, à savoir le déséquilibre permanent des agrégats économique. Cette vision du monde nierait aussi l’aléa, positif ou négatif, lié, par exemple aux différents états de la nature. Elle serait donc présomptueuse, voire effrontée.

Il n’existe pas d’état stationnaire. Adam Smith, à nouveau, faisait, à l’instar d’Aristote, un parallèle entre l’ordre économique et le cours naturel des choses.
Bruno Colmant

La croissance est donc nécessaire. Elle implique une réallocation permanente des capitaux et du travail, selon des cycles conjoncturels, et surtout sous la contrainte d’aléas permanents. Ces aléas n’ont, bien sûr, pas la même envergure, ni les mêmes conséquences pour les deux facteurs de production, le travail et le capital. La plupart des théories sont d’ailleurs centrées sur le partage de la rente, et donc de l’aléa qui y est associé, entre ces deux facteurs de production.

Cet aléa est globalement et sur une période suffisamment longue positive pour les économies. C’est la "main invisible" d’Adam Smith, qui force, selon son auteur, à concourir à distribuer les choses, dans l’intérêt social et la multiplication de l’espèce humaine.

L’homme est au centre des hiérarchies de valeur et la richesse n’est pas une fin en soin. Le progrès est générateur d’incertitudes, mais aussi de création de richesses.
Bruno Colmant

Et, à nouveau, dans cette perspective, il n’existe pas d’état stationnaire. Adam Smith, à nouveau, faisait, à l’instar d’Aristote, un parallèle entre l’ordre économique et le cours naturel des choses. Une fois cet aléa accepté et intégré, c’est le rythme de partage de la croissance et les modalités de cet échange de valeur qui incombe, selon des modalités conditionnées par le type de régime politique, au marché et/ou aux pouvoirs publics.

Tout cela n’altère pas la conclusion – optimiste – des différentes écoles économiques. L’homme est au centre des hiérarchies de valeur et la richesse n’est pas une fin en soin. Le progrès est générateur d’incertitudes, mais aussi de création de richesses. Il permet l’augmentation du niveau de vie et la réduction des inégalités sociales. Son partage reste cependant l’enjeu du débat de choix de société.

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