Si on privatisait la monnaie?

Professeur à l'ULB et à l'UCL, membre de l'Académie royale de Belgique. ©Kristof Vadino

Maintenant que le champ d’activité des grandes entreprises dépasse les frontières des continents, pourquoi ne pourraient-elles pas émettre leur propre monnaie, ou à tout le moins, créer une monnaie interne à leur organisation?

L’idée n’est pas incongrue. Certains groupes utilisent déjà des paniers de monnaies pour la facturation de leurs transactions internes (par exemple, l’achat de pièces de fabrication dans différents pays destinées à être assemblées dans un autre). Ce ne sont bien sûr que des monnaies virtuelles et purement comptables puisque l’interface de ces entreprises avec leurs clients finaux s’effectue toujours dans une devise officielle (USD, Euro, etc.).

Mais on pourrait songer à de véritables nouvelles monnaies, propres à des groupes d’entreprises, qui verraient leur contrevaleur évoluer avec les monnaies officielles. Evidemment, il faudrait que ces nouveaux étalons monétaires inspirent suffisamment confiance pour servir à la fois de moyen de paiement et de thésaurisation.

Les États trop endettés finissent toujours par utiliser la planche à billet pour rembourser leur dette publique au prix d’une perte de pouvoir d’achat de la monnaie.
Bruno Colmant

Google avait imaginé créer sa propre monnaie, Google bucks, mais l’idée fut abandonnée face aux difficultés juridiques que soulevait une telle initiative. Facebook a aussi développé un système de crédit pour acquérir des biens virtuels. Comme le temps est de l’argent, cela rappelle l’"heure Swatch", inventée en 1998, qui consistait à dépasser la fragmentation des fuseaux horaires par une heure universelle décimale éclatée en 1.000 battements par journée de 24 heures. Et puis, que penser des comptes Amazon, des MacCoin, destinés à fêter les 50 ans du Big Mac, des Miles de compagnies d’aviation ?

Quelques économistes libéraux, dont Hayek et Friedman, ont théorisé la création de monnaies privées afin que les États soient contraints à ne pas utiliser la monnaie à leur avantage. En effet, les Etats trop endettés finissent toujours par utiliser la planche à billet pour rembourser leur dette publique au prix d’une perte de pouvoir d’achat de la monnaie, c’est-à-dire de l’inflation confiscatoire. Dans le système monétaire contemporain, la contrepartie des billets émis par la Banque Centrale Européenne est des dettes publiques…financées par les mêmes billets. C’est d’ailleurs une des raisons pour laquelle les États imposent que les billets qu’ils impriment soient obligatoirement acceptés pour apurer les dettes. Au reste, on constate qu’en période de fragilité monétaire, les particuliers se réfugient dans des monnaies supranationales (tel l’or et l’argent physique dont l’émetteur est la nature) ou dans des biens réels (dont l’immobilier).

Pourtant, l’idée n’est pas unanimement partagée. D’autres économistes, tel Stiglitz, avancent que l’émergence des monnaies privées est devenue caduque car les banques commerciales privées sont les véritables opérateurs économiques et fixent la valeur des monnaies, en reléguant les banques centrales à un rôle accessoire. À mon intuition, Stiglitz n’a pas raison, car les institutions financières sont désormais financées et soutenues par les Etats qui les obligent à détenir leurs propres dettes publiques. La création monétaire des banques commerciales privées est donc presque nationalisée.

La création monétaire des banques commerciales privées est donc presque nationalisée.
Bruno Colmant

Mais ce n’est pas tout! Il existe aussi des expériences périphériques de monnaies-papier privées. Rien qu’en Allemagne, la Bundesbank recense une trentaine de monnaies aux noms lyriques (le Riogeld, le Berliner, le Carlo, le Justus, La Fleur de cerisier, etc.) qui cohabitent outre-Rhin avec l’euro.

Ce ne sont bien sûr pas des monnaies ayant cours légal. Il s’agit plutôt de monnaies romantiques et parallèles, acceptées auprès de certains commerçants. Le Berliner, utilisable dans la ville du même nom, est tiré en trois coupures de couleurs, imprimées par l’Imprimerie fédérale pour éviter la contrefaçon. En Bavière, le Chiemgauer a été lancé en 2003 et la volumétrie des billets imprimés dépassa 4 millions d’euros.

En France aussi, des expériences similaires existent. Dans des villages de Lot-et-Garonne, par exemple, les commerçants acceptent une monnaie parallèle: l’abeille. Il existe des billets de 1,2, 5 et 10 abeilles, reliés à l’Euro dans un cours de change fixe: 1 euro vaut 1 abeille. L’abeille s’aligne donc sur l’euro. Mais l’abeille n’est pas une monnaie destinée à être thésaurisée. Elle doit circuler et permet de stimuler l’acquisition de produits locaux. Des expériences similaires sont recensées à Toulouse, avec une monnaie éthique, leSol-Violette, et en Ardèche avec une monnaie appelée Luciole.

Aux Etats-Unis, il existe l’Ithaca hour, qui permet d’échanger une heure de travail contre 10 dollars.
Bruno Colmant

Aux Etats-Unis, il existe aussi l’Ithaca hour, qui permet d’échanger une heure de travail contre 10 dollars. Au Japon, aussi, un système local octroie des crédits contre des services d’aides aux personnes âgées. Et puis, il ne faut pas oublier la monnaie la plus anodine et répandue qui coexiste à côté des monnaies ayant cours légal: les miles des compagnies aériennes, qui permettent d’obtenir des trajets à coût réduit.

Ces initiatives ont un point commun. Afin de favoriser leur circulation, elles se déprécient à intervalles réguliers. En d’autres termes, elles perdent progressivement leur valeur nominale afin que leurs détenteurs successifs se hâtent de les utiliser pour effectuer des achats.

C’est l’économiste Silvio Gesell (1862-1930) qui a inventé ce système qu’il qualifiait de "monnaie fondante". Gesell postulait que la thésaurisation est néfaste pour l’économie. Selon lui, la seule manière d’injecter de l’argent dans l’économie est de forcer sa dépréciation naturelle, à intervalles fixes. L’idée est originale: au lieu de subir l’inflation, c’est la monnaie qui va imposer sa propre perte de pouvoir d’achat et donc son rythme de circulation.

L’émergence de monnaies privées n’en est qu’à ses balbutiements mais des expériences périphériques verront certainement le jour.
Bruno Colmant

Gesell aurait organisé la dépréciation sous forme de tamponnage (ou d’estampillage) sur les billets, afin de diminuer leur valeur nominale. Une autre technique aurait consisté à tirer au sort et à annuler une espèce particulière de billets parmi l’ensemble des types qui circulent: les billets annulés doivent alors être échangés contre de nouveaux billets d’une valeur inférieure de 5,2 % aux précédents. Les cartes de fidélité, chèques-services, bons de réductions et anciens tickets du Club Med ressortissent à la même logique.

En conclusion, l’émergence de monnaies privées n’en est qu’à ses balbutiements mais des expériences périphériques verront certainement le jour au fur et à mesure que le champ du commerce plongera dans la virtualité d’internet.

Les États souverains en interdiront évidemment un large développement puisqu’il leur serait alors impossible de modifier la masse monétaire mise à la disposition de la population afin de rembourser les dettes publiques. Une opération de création monétaire, telle que la Banque centrale européenne vient de mettre en œuvre serait par exemple impossible avec des monnaies privées. Le monopole de l’émission monétaire n’est donc pas prêt de se diluer dans des initiatives privées.

C’est d’ailleurs pour cette raison que le commerce de l’or, monnaie privée par excellence, est interdit lors des grandes crises, comme aux Etats-Unis en 1933. Mais la réflexion sur les monnaies privées ramène à la question existentielle de la monnaie: celle-ci doit être fondée sur la confiance et l’acceptabilité, mais que penser de notre Euro qui est désormais imprimé pour financer la dette publique, c’est-à-dire celle que nous avons contractée à notre propre bénéfice?

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