chronique

Le paon, les brebis râleuses et les boucs émissaires

Humoriste

L'humeur de Bruno Coppens.

Il y a quatre siècles, naquit Jean de la Fontaine, inéffable fabuliste qui devin devint. Il prédit moult faits qui surgirent au-delà des ans et des océans. Ainsi, il pressentit la naissance du mail et la fin de la correspondance («Les amis mots malades de la Poste»), l’arrivée de la 5G («Le chêne et le réseau»), il devina la lutte sportive entre Diables rouges et Bleus («Le roi Devil et le roi Deschamps») et prophétisa nos bisbrouilles communautaires dans «Le pot de terre contre le Potferdom». Météorologue du temps humain, Jean lut aussi dans le Ciel notre pandémie actuelle. Voici restituée cette fable qu’il me remplit de joie de vous transmettre en cet estival et éphémère déconfinement.

Jean de la Fontaine avait deviné la lutte sportive entre Diables rouges et Bleus: «Le roi Devil et le roi Deschamps».

« Un Mal missivé d’Orient ravagea les troupeaux comme gangrène

Les jeunes moutons coururent à perdre la laine

Mais les vieux boucs furent engrangés

Et, sans soin, à leur sort abandonnés.

Dès le lendemain, les ovins, par gousses, s’agglutinèrent

Pour entendre le Paon, à la roue déployée fière,

Haut perché sur la girouette du clocher de notre vil âge.

Voyant que son plumage rassembla face au ravage,

Il harangua la foule: «Nous sommes en guerre!»

Il imposa gestes clôture, préventive barrière,

Et eau bénite par jets de goupillon

Sur toute patte aux environs.

L’angoisse que le Paon créa

De la meute les rangs reserra

Mais n’empêcha point brebis râleuses d’organiser grand Raout

Vantant une mixture d’herbes médicinales à peu de coût.

D’autres répandirent vilénies sur l’obscure origine de ce Mal.

La foi en le Paon vacilla et divisa troupeau en masses rivales.

Selon Bise ou Mistral, la roue paonesque virevoltait

Un jour, tous ouïssaient « Confinés, vous demeurerez!»

Et le lendemain, se réjouissaient: « Où bon vous semble, pâturerez!»

Quand soudain, remèdes miracles jaillirent que bergers prodiguèrent.

D’une science si promptement acquise, les brebis râleuses se méfièrent.

Le Paon rassura: «Aucune obligation d’avaler dose médicinale.

Juste bonne volonté! Avoir foi est capital! »

Les ovins s’égayèrent en transanimance

Vers des prés verts et en totale insouciance.

Las! Le Mal du ciel, malicieux, s’enroba de parfums indiens

Que Sirocco et Tramontane épandirent sur champs et terrains.

Le Paon engirouetté conjura la meute de porter collier de libération,

Sous peine d’être chassée, au rebut ou menée à exécution!

Sur l’heure, ovins par myriades prirent par deux fois les doses

Galopant pour décrocher le précieux sésame d’une vie en rose

Les brebis râleuses se métamorphosèrent en boucs émissaires

Pointés de la patte par le troupeau bavant de haine

Contre ceux empêchant pâturage en paix et moisson de laine.

Le Paon rêvait de rester juché encore vingt saisons

Mais à dire tout et son contraire plus que de raison

De tourner roue en tous sens, carrousel en folie,

Il craignait que sa réélection ne tourne en hallali.

Les ovins, eux, ayant avalé ordres et remèdes prescrits

Voulaient oublier l’interminable pandémie.

Ils comptaient de nuit les doses à ingurgiter

Avant que ne rende l’âme le virus exténué.

Et ils s’endormaient comme sous hypnose

Une dose, deux doses, trois doses, quatre doses …

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