analyse

La Belgique a-t-elle raté le virage du numérique?

©BELGA

Le monde économique a pris conscience de la nécessité de se bouger pour prendre le tournant du digital. Mais un peu tardivement…

À un an et demi d’intervalle, l’histoire se répète. La même, ou presque. Deux secteurs bien différents. La banque (ING) d’une part, la grande distribution (Carrefour) de l’autre. Un même point de départ: le digital. D’un côté, on veut aborder le tournant avec les meilleures cartes en main. De l’autre, on n’a pas vu venir la concurrence (de l’e-commerce en l’occurrence), et il faut donc rectifier le tir et… réduire la voilure pour dégager de quoi réinvestir. Et un même résultat: on licencie par charettes entières.

La Belgique serait-elle fâchée avec la digitalisation? Nos entreprises ont-elles passé de trop longues années le nez en l’air, en oubliant de sentir d’où venait le vent? Nos législateurs ont-ils trop tardé à adapter le marché du travail aux réalités de la nouvellle économie naissante?

"L’alimentation 2.0, c’est le vrai combat. La Belgique bénéficie d’un secteur agroalimentaire bien développé, mais je ne suis pas sûr que le politique soit suffisamment armé."
Pierre-Alexandre Billiet
Directeur de la revue spécialisée Gondola

Dans le cas de la distribution, le constat est clair. Et un peu amer. Pierre-Alexandre Billiet, directeur de la revue spécialisée Gondola, n’est pas très optimiste sur la capacité de la Belgique à aborder le tournant numérique dans le secteur: "L’alimentation 2.0, c’est le vrai combat. La Belgique bénéficie d’un secteur agroalimentaire bien développé, mais je ne suis pas sûr que le politique soit suffisamment armé", explique-t-il.

"Oui, on a raté le premier train de l’e-commerce, nous dit Dominique Michel, l’administrateur délégué de Comeos. Le défi a été abordé trop tard. Il reste à espérer qu’un autre train arrive." Mais l’homme, lui, reste optimiste. "Je crois qu’on peut encore faire de la Belgique une plateforme digitale en misant sur l’intelligence artificielle ou sur la logistique." Même son de cloche à la Fédération des entreprises de Belgique, où Raf Van Bulck, conseiller adjoint, se dit convaincu que la situation peut s’améliorer.

"Le monde politique, économique et social doit s’asseoir autour d’une table pour discuter de la meilleure manière de s’adapter."
Eric Mestdagh

"Le monde politique, économique et social doit s’asseoir autour d’une table pour discuter de la meilleure manière de s’adapter, dit Eric Mestdagh, le CEO du groupe du même nom. En raison de la législation belge, tout l’e-commerce échappe à la Belgique. Il faut à tout prix mettre en place une réglementation qui permette de créer de nouvelles activités." Cela étant, souligne la FEB, des choses se sont déjà mises en place, comme les mesures prises par le gouvernement pour faciliter le travail de nuit. Un projet cousu sur mesure pour l’e-commerce notamment.

Un défi global

Mais la digitalisation ne concerne pas que le secteur du commerce, loin de là. Le défi traverse toute l’économie. Les partenaires sociaux ont d’ailleurs été invités à plancher sur la question lors du dernier accord interprofessionnel. Ils ont déjà produit un premier rapport au Conseil central de l’Economie. Luc Denayer, son secrétaire général, ne cache pas la réalité: "Oui, la Belgique n’a pas été assez réactive en matière de digitalisation. Notamment face aux Pays-Bas qui sont une véritable machine de guerre. La Belgique, elle, n’est pas championne en matière de création de nouveaux emplois dans ces secteurs."

"Oui, la Belgique n’a pas été assez réactive en matière de digitalisation. Notamment face aux Pays-Bas qui sont une véritable machine de guerre."
Luc Denayer
Secrétaire général du Conseil central de l’Economie

Deux exemples tout simple, que n’a pas vu venir Carrefour? Le néerlandais Hello Fresh pour l’alimentaire, Amazon pour le non-food. "Carrefour a retardé le plus tard possible son entrée dans l’e-commerce, parce qu’il avait peur que cela cannibalise son business model traditionnel. Et il s’est fait doubler par ces acteurs", analyse le cabinet d’Alexander de Croo, le vice-Premier ministre en charge du Numérique.

Le rapport produit par le CCE et le Conseil national du travail montre malgré tout que la digitalisaiton n’a pas mené non plus à une hémorragie de l’emploi en Belgique. Les chiffres de l’ONSS et de l’HIVA (2016) montrent que plus de 202.000 postes de travail ont été créés entre 2014 et 2015, tandis que près de 170.000 ont disparu. Le rapport évoque surtout un glissement des emplois moins qualifiés vers les emplois plus qualifiés.

Prise de conscience

Transformer les risques en opportunités, voilà le véritable défit de notre économie. C’est ce à quoi s’est d’ailleurs attelée la Wallonie il y a deux ans, avec le lancement du Conseil du numérique. "Il y a eu une prise de conscience forte, et la mise en place d’un gros plan d’action, Digital Wallonia. 50 mesures en sont sorties, et sont en train d’être mises en œuvre", signale Olivier de Wasseige, le patron de l’Union wallonne des entreprises.

"Il y a encore beaucoup de choses à faire pour les conscientiser à l’e-commerce, l’e-marketing, l’internet des objets, la réalité virtuelle."
Olivier de Wasseige
Patron de l’Union wallonne des entreprises

L’objectif de ce plan? Faire basculer l’industrie wallonne dans l’ère digitale, en actionnant des leviers qui sont, aujourd’hui, encore au point mort. Et pour cela, les entreprises ont besoin d’être sensibilisées, accompagnées, soutenues. Car oui, le déficit stratégique existe, surtout dans les PME. "Il y a encore beaucoup de choses à faire pour les conscientiser à l’e-commerce, l’e-marketing, l’internet des objets, la réalité virtuelle."

La nécessité d’investir dans l’innovation, les nouvelles technologies, les nouveaux logiciels et les nouveaux modèles économiques numériques, les entreprises en sont bien conscientes, à en croire le dernier Focus conjoncture de la FEB. Ce baromètre montre que les investissements dans le digital sont devenus la priorité pour 24% des chefs d’entreprise. "Ils sont aujourd’hui clairement préférés aux investissements visant l’extension de lignes de production ou de bâtiments d’exploitation existants", explique la FEB.

Emploi et formation

Investir, cela passe aussi par la main-d’œuvre… En Wallonie, l’UWE pointe 1.500 à 2.000 postes vacants dans le secteur IT. Des informaticiens, on en cherche en masse, mais il n’en sort que 600 par an des écoles (en comptant les formations du Forem). Architectes de logiciels, développeurs web, helpdesk…

"Des métiers disparaissent, d’autres naissent, mais les opportunités sont là."
Olivier de Wasseige

On est évidemment loin des caissières de Carrefour. Mais ces emplois sont aussi indispensables pour permettre aux entreprises de prendre ce tournant digital. "Des métiers disparaissent, d’autres naissent, mais les opportunités sont là", dit Olivier de Wasseige. Il faut s’adapter et ne pas prendre cela comme une fatalité.

Quant au monde du travail, lui aussi devra s’adapter. Le tournant a déjà commencé, avec les mesures prises par Kris Peeters pour flexibiliser l’emploi. "Heures supplémentaires, télétravail, travail de nuit… Il y a un panel de solutions qui existent aujourd’hui pour les entreprises, nous dit le cabinet du ministre de l’Emploi. Mais, il faut que les entreprises et les travailleurs s’en saisissent."

Au cabinet d’Alexander De Croo, on pointe aussi une multitude de dispositions prises pour aider les entreprises: facilité des paiements en ligne et mobiles, incitant fiscaux pour les start-ups, sensibilisation des petits acteurs du retail. "Mais ne nous leurrons pas, il y a encore du pain sur la planche en matière de réglementation et de fiscalité pour pouvoir avancer", conclut Luc Denayer.

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