reportage

La République interdite

©Vincent Georis

A la veille des élections de ce jeudi 21 décembre, L’Echo s’est rendu en Catalogne. Immersion à Gérone, Barcelone et dans les villages catalans pour mieux comprendre cette crise qui ébranle l’Espagne et l’Europe.

"Vous êtes Belge? Si vous voyez Carles Puigdemont, remettez-lui mon bonjour. Nous avons étudié ensemble." Blanca Palmada éclate de rire, découvrant un e-mail immaculé. "Je ne me plains pas qu’il soit parti. C’est mieux de savoir notre Président et ses ministres en Belgique que tous ici, en prison. Ils doivent montrer au monde ce qu'il se passe."

Nous sommes à Gérone, foyer de l’indépendantisme catalan. La ville dont le président destitué Puigdemont fut maire. Une ode au romantisme. L’image des maisons antiques suspendues sur la rivière Onyar ondule dans l’eau, reflétant une mosaïque de couleurs pastel. Les fenêtres arborent pêle-mêle, au milieu du linge mis à sécher, des drapeaux de la Catalogne jaune et rouge, des fanions multicolores clamant "Si". Oui à la République. Dans l’attente des élections ce jeudi, le temps s’est suspendu dans ce coin de Catalogne

Les gens allaient voter et ils ont été frappés. Madrid nous a fait mal, très mal.
Blanca Palmada
linguiste, habitante de gérone

Depuis le référendum du 1er octobre, des dizaines de rubans jaunes sont accrochés aux poutrelles de métal du pont Eiffel qui enjambe l’Onyar. Ils flottent au gré du vent, emportant les passants vers le cœur de la cité, sur l’autre rive. Celle de la république imaginaire.

La vieille ville est un dédale de ruelles pavées. Un labyrinthe aux places à arcades et aux escaliers pentus, où la lumière d’automne rend une atmosphère onirique. La plupart des balcons arborent les couleurs de la Catalogne. Des bannières délavées trahissent une lutte encore plus ancienne que celle menée depuis quelques années par Puigdemont et les siens.

©Vincent Georis

"C’est quelque chose que nous avons dans l’esprit depuis toujours. Mon père était lui-même dans l’Esquerra Republicana", poursuit Blanca Palmada. La Gauche républicaine (ERC) fut créée dans les années 30 pour instaurer une république en Catalogne. Beaucoup sont tombés contre Franco et les nazis. "Pour nous, l’indépendantisme est une obligation. Mais je ne suis pas nationaliste. Nous ne sommes pas les meilleurs au monde."

Blanca tient un bar à café et pâtisseries. Elle est aussi professeur de linguistique. "Nous nous sentons différents des Espagnols. Notre culture vient du nord. Nous sommes très actifs, très travailleurs. Nous avons en nous une idée de liberté. Mais nous sommes tolérants et pacifistes."

Son visage se rembrunit, son sourire fait place à un air grave. "Ce que nous avons vu le 1er octobre, les violences de la Guardia civil, ça ne peut plus jamais arriver. Les gens allaient voter et ils ont été frappés. Madrid nous a fait mal, très mal. L’État central, mais aussi la population. Et le Roi… Vous l’avez entendu? C’est quoi, ce message paternaliste dicté par Rajoy?"

Les violences policières ont marqué les esprits. "Cette haine nous a rappelé la guerre civile. Ils n’auraient pas dû en arriver là", dit Angel Almazan. Buraliste de son état, il a en vitrine la panoplie des gadgets aux couleurs catalanes. "À un moment donné, il faut arrêter de se mentir. Quand tu es avec quelqu’un que tu n’aimes plus, il vaut mieux se séparer."

Pour nous, l’indépendantisme est une obligation.
Blanca Palmada

Etouffé sous Franco, le désir d’indépendance a repris vigueur après la mort du dictateur en 1975. Le statut d’autonomie de la Catalogne, voté par les assemblées régionale et nationale en 2006, avait nourri les espoirs les plus fous. Mais en 2010, le tribunal constitutionnel a annulé ce statut à la demande du Parti populaire (PP). Une "trahison" pour les Catalans, qui a renforcé leur camp.

"J’ai 52 ans. J’ai vécu les dernières années de Franco. Je suis une indépendantiste convaincue, dit Anna Marcabru, une militante de la Candidature d’unité populaire (CUP, gauche radicale). Pendant quelques années, j’ai été en faveur d’un confédéralisme des États espagnols. Mais là, c’est fini. Nous voulons la liberté." La CUP revendique le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. "Notre république sera ouverte à tout le monde", lance-t-elle avant de rejoindre son oriflamme affichant un "Si" écarlate.

Sur le pont Eiffel, Marc Salo et sa sœur Laura regardent les tours élancées des églises émergeant du chaos architectural de la ville. "Nous avons perdu la guerre au XVIIIe siècle. Depuis lors, nous sommes comme prisonniers de l’Espagne, dit-il. Nous payons de plus en plus d’impôts, sans voir le retour. Nous avons les pires infrastructures du pays. Le TGV vers l’Allemagne ne s’arrête même pas ici." Il n’attend pas grand-chose des élections du 21 décembre. "Les politiciens ne nous apporteront pas l’indépendance. Nous devons la prendre nous-même." L’exil de Puigdemont ne le dérange pas. "Il est en paix en Belgique, c’est mieux ainsi."

Depuis la transition démocratique, Gérone, l’une des villes les plus riches d’Espagne, s’est sentie pousser des ailes indépendantistes. Comme le reste de la Catalogne. Mais les partis séparatistes n’ont jamais conquis la moitié des électeurs.

Le Président sans terre

En 2015, les partis indépendantistes ont remporté 47,8% des suffrages et la majorité des sièges au Parlement régional. Le gouvernement catalan, guidé par Carles Puigdemont, a pris le chemin de l’indépendance. Un référendum a été programmé et aussitôt interdit par le tribunal constitutionnel car contraire à la Constitution espagnole.

Ce scrutin "illégal" a eu lieu. Le "oui" l’a emporté à 90,18%, mais seuls 42% de la population avaient voté. Le 10 octobre, une déclaration d’indépendance de la république fut signée à titre symbolique et suspendue pour ouvrir, en vain, un dialogue avec Madrid.

©Vincent Georis

Pris dans son propre élan, et peut-être dans le piège tendu par Mariano Rajoy, Carles Puigdemont a fait voter l’indépendance le 27 octobre. Le jour même, le gouvernement espagnol, soutenu par l’Union européenne, a pris le contrôle de la Catalogne au nom de l’article 155 de la Constitution et a convoqué des élections pour le 21 décembre. Le Président déchu s’est enfui en Belgique, des élus sont mis sous les verrous. Aucun État au monde n’a fait un geste pour reconnaître la république interdite. De son exil, le Président sans terre a pu démarrer sa campagne sous les feux de la presse internationale.

"Je suis en faveur de l’indépendance, mais je ne sais plus trop quoi voter, dit Anna Font, une employée. Carles Puigdemont n’est plus là. Oriol Junqueras (ERC), le vice-président, est en prison. Qui va présider la Catalogne? Le PP n’est pas capable de nous gérer. Il ne comprend rien à nos besoins."

La question de l’indépendance a relégué à l’arrière-plan les problèmes économiques et sociaux. Certains disent aussi qu’elle fait oublier les scandales de corruption touchant aussi bien le PP de Rajoy que la Convergence démocratique (CDC) de l’ex-président catalan, Jordi Pujol.

La crise économique et le terrorisme sont loin. La péninsule s’enflamme de passion. Des brûlots indépendantistes parviennent jusqu’à Bruxelles, au cœur d’une Europe qui ne veut rien voir. Pas même les coups portés aux gens partis voter un dimanche.

Les villages divisés

Pas un chat dans les rues de Balsareny, un village flanqué au pied des Pyrénées. Il fait trop froid et c’est l’heure de la sieste. Sur la place du village, vide et désolée, une fontaine sertie de bandes jaunes trône face à un graffiti pro-espagnol.

Beaucoup de familles sont brisées. Même à la maison, j’évite d’en parler, cela pourrait mal se terminer.
Alex Ramos
vice-président d'une plateforme citoyenne

Chez Miranda, la seule taverne ouverte, quelques clients attardés achèvent leur repas. La télé va à tout casser. "Je suis catalan, je souhaite plus que personne l’indépendance. Mais le pays est divisé", confie derrière son bar le serveur, Marco Comabella.

"C’est la bourgeoisie qui est pour l’indépendance, pas les travailleurs", réplique Maria Miranda, la patronne, le regard défiant.

Marco reprend: "L’application de l’article 155 n’amène rien de bon. Je veux vivre dans une république catalane."

La question de l’indépendance ravive les germes de la division. La moindre étincelle déclenche l’indignation. Et une volée de commentaires sur les réseaux sociaux, où la ferveur d’un camp alimente celle de l’autre.

Mon frère est indépendantiste, pas moi. Un jour, les choses ont dérapé, la discussion fut très dure.
Joaquin Luna
Editorialiste à la vanguardia

Début décembre, des gens du village ont brûlé le drapeau espagnol d’un unioniste  sur le pas de sa maison. L’incident serait passé inaperçu si le Premier ministre Rajoy ne l’avait rendu public sur Twitter, s’indignant qu’un citoyen "ne puisse exhiber son drapeau". Les réseaux sociaux se sont enflammés. Le conflit de voisinage devint dans tout le pays l’emblème de chaque camp.

Le soleil darde ses derniers rayons du jour sur Pineda del Mar, une station balnéaire entre Barcelone et Gérone. Sur la plage, un chien esseulé contemple le spectacle. Le froid n’attire pas les touristes. La crise catalane non plus. "Je suis contre l’indépendance. Deux millions de Catalans n’ont pas à dire quoi faire aux cinq autres millions, grogne Pepe Gramine (nom d’emprunt), le tenancier d’un bar. Ne dévoilez pas mon nom, sinon je perds la moitié de mes clients."

Dans les familles, le sujet est tabou. Les Espagnols ont peur de réveiller les cicatrices de la guerre civile. Les clichés sortent vite. Les unionistes sont accusés de "franquisme" et les indépendantistes de "communisme". "Ma famille est d’Andalousie. Par contre, ma femme est née ici, elle est indépendantiste, alors on ne parle pas de ça à la maison", ajoute-t-il.

©Vincent Georis

Une réalité complexe

De la baie vitrée de son bureau à Barcelone, l’avocat d’affaires Santiago Torent Lopez de Lamadrid regarde la ville qui s’étend à ses pieds. La barbe rubiconde et l’œil vif, il jette sur cette crise un regard très critique: "Je suis au milieu de deux feux. Ma femme est indépendantiste et ma famille unioniste. Je suis contre tout processus d’indépendance unilatéral. C’est une forme de violence économique et sociale. Pour l’instant, l’incertitude règne toujours à Barcelone. Ce n’est pas juste."

Lors de la crise, environ 3.000 grandes entreprises ont déménagé leur siège social. "Beaucoup de mes clients ont quitté Barcelone pour Madrid, ajoute-t-il. Les indépendantistes n’y arriveront pas comme ça. Pour moi, la solution passe par un Etat fédéral. En tout cas, je ne voterai jamais pour un scénario qui nous met hors de l’Europe."

Flor Gastey, entrepreneure, exprime toutes les nuances de la société catalane. "Madrid a oublié la Catalogne et Rajoy ne comprend pas notre société. Mais je ne veux pas de solution unilatérale, explique-t-elle. Je ne mets pas de drapeau à ma fenêtre. Je me sens Catalane et Espagnole. Mon père est né à Madrid, j’ai de la famille partout en Espagne. Je n’aime pas cette idée de division."

Le conflit s’étale sans nuance sur Twitter et Facebook. "Le story telling de l’indépendance est émotionnel. Il grandit sur fond de crise économique, de corruption, et de désintérêt de Madrid. Mais les politiciens espagnols ne font pas mieux, ils ont une vision à court terme. Les deux positions sont indéfendables."

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La déchirure commence à fatiguer les gens. "Nous devons retourner à la normalité. Certains de mes amis deviennent anxieux, ils n’en dorment plus la nuit, dit-elle. Il y a tant d’autres choses à gérer. La santé, l’éducation."

Pere Codina, un employé, appelle de ses vœux la république catalane: "L’indépendantiste, c’est comme le supporter d’un club de foot. Soit il l’est vraiment et c’est à vie, soit il change tout le temps d’avis et ça ne veut plus rien dire. L’indépendance est un long chemin."

La société civile catalane est opposée au processus d’indépendance unilatéral. À quelques jours des élections, cette plateforme citoyenne est très active. "Je me sens Catalan, Espagnol et Européen", clame Alex Ramos, son vice-président, un médecin. Il est occupé à préparer la venue de l’ex-Premier ministre français Manuel Valls, chantre de l’unité espagnole. "L’indépendantisme catalan est d’abord ethnique, linguistique et culturel, poursuit-il. Mais est-ce utile? Nous avons déjà notre autonomie."

Pour lui, la question pose des problèmes sociaux. "Beaucoup de familles sont brisées. Même à la maison, j’évite d’en parler, cela pourrait mal se terminer, regrette-t-il. J’ai des amis indépendantistes. Ils portent un débat très émotionnel, un nationalisme romantique." Le 21 décembre, il s’attend à un score électoral similaire à celui de 2015. "Si les indépendantistes gagnent à nouveau, rien ne changera. Nous serons toujours dans le même Etat de droit que la veille", prédit-il.

La réaction musclée de la Guardia civil, le jour du référendum, a servi d’avertissement aux Catalans et au reste du monde. Madrid ne lâchera rien, quitte à user de la peur, et ne tolérera aucune ingérence étrangère. Mais cette violence a renforcé le camp des indépendantistes. Oriol Sole, journaliste à El Diario, était présent. "J’étais à l’école Ramon Llull. La tension est montée. Les policiers ont sorti leurs bâtons et ont commencé à donner des coups aux gens, sans distinction, y compris aux journalistes. J’ai vu un policier tirer les cheveux d’une femme." Ce jour-là, le juge a reçu plus de 300 plaintes.

Madrid a oublié la Catalogne et Rajoy ne comprend pas notre société.
Flor Gastey
Entrepreneure

L’annonce des élections a calmé les esprits. "C’est une bonne nouvelle, les élections sont un moyen de canaliser le risque de conflit social, dit-il. Mais il faudra des semaines pour former un gouvernement car les indépendantistes sont divisés. Junt pel Si et l’ECR sont en faveur d’un dialogue avec l’État central, par contre la CUP veut continuer le processus unilatéral. Beaucoup de gens ont cru au discours de l’indépendance facile."

Née d’un référendum illégal, la république interdite n’a pas vécu. Le processus unilatéral d’indépendance a vacillé. L’Espagne a donné l’image d’un régime hermétique au dialogue. L’Union européenne a fermé les yeux sur les violences policières et l’emprisonnement d’élus catalans, étalant ses valeurs fondamentales sous le rouleau de la real politik.

Le rêve catalan

"Je n’aurais jamais cru qu’on en arriverait là. Maintenant, ça c’est calmé, mais on a eu des mois d’enfer, reconnaît Joaquin Luna, éditorialiste à La Vanguardia, le deuxième tirage du pays. On n’allait plus au restaurant, on ne faisait plus de shopping. Les gens étaient d’une grande tristesse. Barcelone était une ville blessée."

©Vincent Georis

Sa famille a senti le vent de la division. "Mon frère est indépendantiste, pas moi. Un jour, les choses ont dérapé, la discussion fut très dure, explique-t-il. Après, il m’a amené des chocolats. On a décidé de ne plus en parler." La dispute avait éclaté à propos de l’histoire. "La république est perçue comme une revanche contre le franquisme. C’est vrai que Franco nous a fait du mal. Mais aujourd’hui, de grâce, l’Espagne n’est plus une dictature."

Il regrette le "manque de réalisme" des indépendantistes. "Pour eux, la république est comme une oasis, un lieu de justice parfaite, sans corruption. Ils ont projeté leurs illusions dans ce rêve, pensant que l’Europe leur donnerait raison."

L’une des premières décisions de l’exécutif catalan fut de supprimer des corridas. "Ils ont voulu couper symboliquement avec l’Espagne, lâche-t-il. Trois mois plus tard, ils autorisaient le lâcher de taureaux dans les rues des villages parce que ça, c’est une tradition catalane."

Joaquin Luna prédit qu’ils perdront les élections. "Les indépendantistes gagneront quand ils viendront avec des choses réelles. Croire que l’indépendance n’a aucun prix est impossible", conclut-il. Mais ce ne sera pas la fin de leur rêve de liberté. "Cela me fait penser au Brexit. On croyait qu’il ne se passerait rien le soir du référendum. Depuis lors, ça n’en finit plus."

©AFP

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