Les médias espagnols au coeur de la crise catalane

©REUTERS

Selon qu’ils soient pro-indépendantistes catalans ou résolument favorables à l’unité de l’Espagne, les grands médias livrent des récits totalement différents à l’opinion publique. Au milieu de la bataille, les journalistes sont soumis à de fortes pressions.

Mercredi 1er novembre, deux quotidiens catalans analysaient la décision du président indépendantiste destitué Carles Puigdemont de s’enfuir en Belgique: "Président, il est temps d’arrêter", titrait en Une El Periodico qui lui demandait de cesser de vivre "dans une réalité virtuelle" et de mener la Catalogne "dans une voie sans issue". Sur le quotidien numérique El Nacional, son directeur, Jose Antich justifiait au contraire la stratégie du leader nationaliste qui "face aux abus des droits individuels et politiques" dont il serait l’objet avait "décidé d’avoir recours à la seule arme dont il dispose: dénoncer la situation sur la scène internationale".

C’est un exemple parmi tant d’autres. Depuis qu’a éclaté l’affrontement entre Madrid et Barcelone, les médias espagnols et catalans, selon qu’ils soient pro ou contre l’indépendance de la région, semblent vivre dans des réalités différentes. Informations biaisées voire carrément mensongères, points de vue partisans, la presse a été l’une des grandes victimes de cette crise.

Climat irrespirable

Fin septembre, trois jours avant le référendum "d’autodétermination" organisé par l’exécutif catalan, Reporters sans frontières (RSF) publiait un rapport intitulé "Respect pour la presse en Catalogne" dans lequel il dénonçait le "climat oppressant qui entoure l’exercice du journalisme devenu irrespirable dans la région".

Il y évoquait les pressions répétées du gouvernement catalan envers la presse étrangère et locale, le harcèlement des "hooligans" du mouvement indépendantiste sur les réseaux sociaux contre les journalistes critiques, les tentatives d’intimidation des foules de manifestants contre les reporters de télévision et dénonçait l’atmosphère toxique qui règne autour de la liberté de la presse.

"Les journalistes indépendants qui ont décidé de garder leur objectivité sont devenus la cible des attaques de deux camps"
José Sanclemente
Gérant du quotidien numérique El Diario

Pour José Sanclemente, gérant du quotidien numérique El Diario, basé à Madrid, "il est inévitable que dans une situation de tension politique extrême certaines entreprises journalistiques décident de prendre position pour ou contre l’indépendance", mais le résultat, dit-il, est un climat dans lequel "les journalistes indépendants qui ont décidé de garder leur objectivité sont devenus la cible des attaques de deux camps".

Sergio Fidalgo, directeur du quotidien numérique El Catalan (qui s’est durement prononcé contre la sécession), et président de l’association de journalistes Pi i Maragall, parle de la "pression insupportable des indépendantistes sur les médias catalans" et "l’univers parallèle dans lequel ils semblent évoluer". Mais il ajoute que les événements de ces dernières semaines "ont contribué à lever l’omertà qui pendant des années a pesé sur la situation des journalistes" dans la région.

Licenciement chez El Pais

A Madrid, les pressions peuvent aussi être très grandes. Le 27 octobre, le magazine de l’école de journalisme de l’université de Columbia, à New York, informait du limogeage de John Carlin, l’un des journalistes stars du quotidien El Pais, après la parution d’un de ses articles dans The Times, critiquant "l’arrogance" et la "petitesse d’esprit" de Madrid dans la crise catalane. Carlin aurait été congédié pour avoir enfreint la ligne éditoriale du journal espagnol qui depuis le début de la crise a clairement pris position en faveur du gouvernement de Mariano Rajoy, version que El Pais dément.

Le magazine décrivait les "profondes lignes partisanes qui divisent le panorama médiatique" espagnol où "le récit des événements est parfois méconnaissable selon qu’on lise un journal ou un autre". Ainsi, "le quotidien espagnol La Razon (anti-indépendantiste) et la radio Intereconomia, qui ressemble à Fox News, offrent des versions totalement différentes de celles des journaux (catalans pro-sécessionnistes) Ara (Maintenant) et El Punt Avui (Le point aujourd’hui)".

TV3, fer de lance des indépendantistes

L’article de l’université newyorquaise insistait également sur les points de vue diamétralement opposés présentés par la télévision catalane TV3 "critiquée pour être trop séparatiste" et la chaîne publique espagnole TVE "aux informations totalement favorables à l’union" de l’Espagne.

Au siège de TVE, les journalistes se sont manifestés contre leur direction et contre la couverture partiale et orientée de la crise. Son Conseil de l’Information qui veille à la neutralité de la chaîne a réclamé la démission de l’ensemble de la direction des Informations pour "omission de son devoir de service public".

Et que dire de TV3, la télévision catalane qui compte deux mille salariés et un budget annuel de près de 300 millions d’euros, la plus regardée en Catalogne, avec 11% de parts d’audience, et jusqu’à 25% pour les journaux télévisés. Les informations y sont souvent traitées sous l’angle du gouvernement de Barcelone, comme la fuite des entreprises de Catalogne, qui aurait été le fruit de "pressions du gouvernement espagnol".

Jose Miguel Contreras, producteur exécutif du magazine d’information El Objetivo de la chaîne de télévision la Sexta reconnaît qu’"il n’est pas facile de parler de la Catalogne car les sensibilités sont à fleur de peau. Nous avons tous une position personnelle dans ce débat qui risque de nous empêcher de voir vraiment ce qui se passe". Les médias, ajoute-t-il, "ont commis beaucoup d’erreurs, du fait, en grande partie, des pressions politiques".

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content