interview

Plantu: "Je n'ai pas peur"

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Plantu, le caricaturiste du journal "Le Monde", est entouré par 3 gardes du corps. "Mon crayon est toujours le même. Il n’a pas changé. Mais je dois évidemment tenir compte de mes proches et de mes équipes. Je ne peux pas les mettre en danger. J’accepte donc les mesures de sécurité".

 Plantu était à Bruxelles dans le cadre des Journées européennes du développement organisées par la Commission européenne.

L’association Cartooning for Peace (www.cartooningforpeace.org) qu’il préside participe à ces journées en illustrant en dessins de presse les 17 objectifs de développement durable à atteindre pour le nouveau millénaire. Nous avons rencontré le dessinateur français qui était entouré par trois gardes du corps. Les conséquences de l’après-Charlie…

La Belgique devient un peu votre seconde résidence, non?

Vous étiez à la fête du Doudou à Mons ce week-end. Une responsable de l’Unesco me parlait sans cesse du Doudou. Le Doudou? Je ne savais pas de quoi il s’agissait. Alors j’ai réservé un hôtel il y a trois mois. Et puis, on m’a dit peu avant la fête que le bourgmestre de Mons voulait me rencontrer. J’étais finalement aux premières loges. C’était émouvant. J’aime beaucoup dans le Doudou cette idée d’un mélange entre l’ordre et le désordre. Le désordre va engendrer l’ordre et l’ordre va engendrer le désordre. En tant que caricaturistes, nous jouons dans le respect et l’irrespect, c’est un peu la même chose. Nous préparons avec Nicolas Vadot (vice-président de Cartooning for Peace et dessinateur à "L’Echo"), une exposition sur la montée des extrémismes en Europe. On l’appellera "ordre et désordre". Et en 2017, on reviendra à Mons.

Dans un entretien à "L’Echo" accordé en octobre 2014, vous disiez "On peut avoir peur de dessiner à Téhéran, mais pas à Paris". C’était avant les tragiques événements du 7 janvier 2015…

J’ai toujours pensé que le drame que vivaient et vivent encore les Danois nous arriverait. Je ne savais pas que dessiner le prophète était considéré comme une injure. Mais quand j’ai vu que Kurt Westergaard, le Danois qui avait caricaturé le prophète, était suivi par six policiers quand il allait chercher son pain, je savais que cela arriverait chez nous. Et le jour du 7 janvier 2015, j’étais comme tout le monde, les yeux ouverts, la bouche ouverte, je ne comprenais pas…

François Mitterrand m’a dit un jour: "Faites attention, vous pouvez tuer".
Plantu

Vous avez dit, lors d’un récent colloque à Chypre, que l’on peut publier des caricatures du prophète mais qu’il faut les expliquer.

©doc

Quand on commence un dessin, tout est possible. Rien n’est plus beau que la page blanche. Mais François Mitterrand m’a dit un jour: "Faites attention, vous pouvez tuer". Nous sommes des dessinateurs politiques, pas des dessinateurs religieux. Notre boulot, c’est d’éclairer les gens et de susciter le débat. On ne doit pas aveugler les gens, sinon il n’y a plus de débat. Et surtout on doit respecter ce que disent les autres. On doit se rendre compte que nos images ne sont pas toujours comprises par des gens qui sont à mille ou dix mille kilomètres. Nos dessins ne sont pas destinés qu’à un petit club privé. On s’adresse à nos lecteurs mais pas rien qu’à nos lecteurs car Internet a changé la donne. Et puis, il y a aussi les voyages. Cela fait 35 ans que je parcours le monde. Les musulmans, je les connais. Mais il doit toujours y avoir un échange, un débat. On doit faire des ponts et faire notre vrai boulot de dessinateur politique.

Le dessinateur Philippe Geluck a été très critiqué par les Inrocks, par Caroline Fourest et d’autres, après la couverture du premier Charlie Hebdo après les attentats. Il disait que cette Une était dangereuse, même s’il la comprenait.

Écoutez, il faut laisser parler tout le monde et respecter la parole de l’autre.

Vous êtes solidaire avec lui?

J’adore Geluck, c’est un amour. Même si je n’aurais pas dit les mêmes mots que lui, j’estime qu’il a le droit de les dire. Il y a aujourd’hui des gens qui sont Charlie et d’autres qui ne le sont pas. Et alors? On doit parler ensemble, même si on n’est pas d’accord. Quand Sarkozy ou Mélenchon ne supportent pas mes dessins, ils ont le droit de le dire. Je ne dis pas que j’ai toujours la vérité. Je peux me tromper. Je suis un interprète et, dans ce sens, j’interprète, comme je le peux, la vie politique. Je suis passionné par la vie politique. Dans une autre vie, j’aurais d’ailleurs adoré faire de la politique. Mais j’adore aussi mon métier. Et puis j’aime mes lecteurs. Je vais vous raconter une anecdote. J’étais récemment à Singapour au Lycée français et une jeune fille m’a demandé comment je dessinais la haine et si j’étais habité par la haine. J’étais interloqué, je ne savais pas quoi lui répondre. Mais non, je ne suis pas habité par la haine. Face aux extrémismes, c’est plutôt un combat, pas de la haine.

Ce qui a changé dans votre vie, ce sont les mesures de sécurité qui vous accompagnent, tous ces gardes du corps…

Oui, mais mon crayon est toujours le même. Il n’a pas changé. Et je vous le dis, je n’ai pas peur. Mais je dois évidemment tenir compte de mes proches et de mes équipes. Je ne peux pas les mettre en danger. J’accepte donc les mesures de sécurité.

Comment plantu nous dessine en direct Angela Merkel

Ce que Plantu pense de la chancelière allemande Angela Merkel et comment il la dessine? Démonstration en quelques traits, en direct, lors de l’entretien.

"Angela Merkel, je l’aime bien. Elle a des petits yeux, comme ça, qui tombent. Comme si elle était un peu malheureuse. Elle a aussi de bonnes joues. Elle doit aimer la saucisse. Et puis, ensuite, il y a quelque chose qui dérape chez elle. Ses bras et ses mains restent toujours très droits. Je ne sais pas pourquoi. Et puis, il y a cette veste. Cette veste qui s’arrête toujours un peu trop tôt. Trop courte. Et ensuite son pantalon. Incontournable, puisqu’elle est toujours en pantalon. Mais qui diable est donc son couturier?"

©PLANTU

 

→ Le jeu des personnalités

Je vais vous citer le nom de diverses personnalités. Pouvez-vous me dire ce que vous pensez d’elles et comment vous les dessinez?

1. Sepp Blatter, l’ex-président de la Fifa.

Je viens de le dessiner pour "Le Monde". Mais les billets de banque que j’ai aussi mis dans le dessin ne sortaient pas de sa propre valise. On doit rester prudent, même si, je vous l’avoue, mon crayon est prêt. C’est tellement facile de dire: "Tous pourris". On doit toujours avoir une retenue, qui s’apparente à une forme d’éthique.

2. Jean-Claude Juncker.

Il y a deux Juncker. Celui qui était en poste à Luxembourg et qui défendait ses banques. Et puis, il y a le Juncker qui tire les cravates des ministres et se moque de Viktor Orban en le saluant comme un dictateur. Les deux Juncker m’intéressent. Mais mon boulot, c’est d’enlever les masques.

3. Vladimir Poutine.

Écoutez, je voudrais aussi des dessinateurs pro-Poutine. Je fais des dessins qui critiquent Poutine et les autres dessinateurs, comme Vadot que j’apprécie beaucoup, également. Mais on doit aussi avoir du respect pour l’âme russe. On ne doit pas basculer dans le racisme anti-russe. C’est cela aussi le sens de "Cartooning for peace".

[Suivez Marc Lambrechts sur Twitter en cliquant ici]

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