"Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose"

©Getty Images

Mario Vargas Llosa cartographie dans "Aux Cinq Rues, Lima" (Gallimard) les mensonges qui révèlent une société.

Les dictatures induisent-elles l’adultère à la faveur des couvre-feu qui obligent certains conjoints à découcher, bien malgré eux…. Coincée chez son amie Chabela, Marisa découvre les joies d’une relation saphique qui pimente – "Caliente! Caliente!" – le nouveau roman du prix Nobel de littérature (2010) Vargas Llosa. On a beau se dire qu’il nous parle de la dégradation des mœurs politiques et médiatiques, il est difficile de ne pas voir, dans les câlins que s’accordent deux superbes créatures, au nez et à la barbe de leurs respectables maris, le vrai sujet de "Aux Cinq Rues, Lima".

L’écrivain de 81 ans se fait manifestement plaisir en réjouissant ses lecteurs(rices) du fantasme le plus vieux du monde. Et tandis que ces dames se lutinent longuement dans des penthouses de luxe avec vue sur la mer, le Pérou vit ces années-là dans l’angoisse, terrorisé à la fois par les enlèvements du Sentier Lumineux maoïste et les brutalités du régime autoritaire de Fujimori (1990-2000). On s’en souvient, ce dernier emporta les élections contre Vargas Llosa lui-même. Il est en prison depuis pour corruption, évasion fiscale et autres méfaits, alors qu’à la suite à sa défaite électorale, l’écrivain, lui, quitta le Pérou, demanda et obtint la nationalité espagnole; trois ans seulement après avoir brigué la présidence de son pays, ce qui fit jaser…

À son habitude, l’auteur de "Qui a tué Palomino Molero?", "La fête au Bouc" ou "Le héros discret", s’empare de la réalité pour brosser une ode à toutes les libertés, dénoncer les dictatures, de droite ou de gauche, ce mal récurrent en Amérique latine. Lui-même s’est toujours tenu entre la politique et l’écriture, défendant, dans les années quatre-vingts, l’ultralibéralisme d’un Milton Friedman.

La culture de l’avilissement

Son dernier essai "La civilisation du spectacle", vilipende, met en garde et analyse la culture de l’avilissement, du ragot, du mépris dont les télévisions font leurs choux gras ("nous sommes un pays de commères") et d’une presse people qui occupe le terrain de la pensée critique. Vargas Llosa se souvient du choc que fut pour lui la découverte des grands auteurs hispanophones et étrangers (Faulkner, Victor Hugo, Sartre…) et de l’émancipation, de la résistance par l’esprit. On ne s’étonne pas de découvrir, dans les pages de ce nouveau roman, une charge contre les médias sensationnalistes, sur lesquels Fujimori et son sinistre chef du renseignement Vladimiro Montesinos s’appuyèrent pour salir les opposants dans des scandales sexuels, et faire assassiner les journalistes par des commandos paramilitaires à leurs soldes. Moins dramatique mais plus cocasse, Mario Vargas Llosa se retrouva récemment lui aussi à la merci des magazines populaires, à la faveur de son divorce et de son remariage avec la première épouse de Julio Iglesias, vedette de la télévision espagnole. On peut donc entrer de son vivant à la Pléiade et faire la une de "Hola!", dénoncer l’évasion fiscale d’un gouvernement qui escamote les deniers publics sur des comptes offshore, mais être soi-même répertorié sur la liste des "Panama papers", comme le fut Vargas Llosa, "parce qu’il y a des lois qui vous poussent à contourner la loi". La contradiction est humaine et est au cœur de ce thriller politico-freudien. N’y voit-on pas l’adultère cimenter un couple et une journaliste fouille-merde retourner ses méthodes pour sauver la démocratie?

Régulièrement l’auteur revient au terreau natal et à Lima en particulier, pour radiographier l’évolution – euphémisme – de nos sociétés à travers ces grandes villes latino-américaines polarisées, qui annoncent peut-être les nôtres D’un côté, des quartiers populaires repoussés à la périphérie, des rues à l’urbanisme sauvage, précaires, dangereuses, loin d’un centre-ville dévitalisé, vidé de ses petits métiers; et, de l’autre, des quartiers résidentiels privés et gardés. Les trafics en tous genres ont suivi, s’épaulant parfois entre ceux des cols bancs et ceux de toutes les misères, sociales, ethniques. Le talent de Maria Vargas Llosa est de s’emparer de ces données politiques, sociologiques et morales pour composer une fiction allègre, par-dessus l’abomination. Une fiction qui sauve l’amour, l’amitié, l’entreprise et la démocratie en défaisant le lit de tous les mensonges.

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