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interview

Nathalie Cabrol, astrobiologiste: "Le problème, c'est l'ouverture de l'espace à des compagnies privées"

©Photo News

Étudier Mars pour tenter de comprendre les origines de la Terre, c'est le projet de l'astrobiologiste Nathalie Cabrol.

Directrice du centre de recherche Carl Sagan de l'Institut SETI, aux États-Unis, l'astrobiologiste Nathalie Cabrol publie "Voyage aux frontières de la vie" (Seuil), dans lequel elle revient sur sa vie, sa quête spirituelle et son parcours scientifique hors norme qui l'a conduit à étudier Mars, mais aussi à mener des expéditions périlleuses dans les Andes, à la recherche des origines de la vie.

La vocation scientifique est née très tôt chez vous. Vous avez notamment été très marquée par les premiers pas de Niel Armstrong sur la Lune. En quoi cet évènement a-t-il déterminé votre parcours?

C'était un évènement féérique. À l'époque, on ne voyait pas ça sur des télévisions en haute définition, mais en noir et blanc. Je me souviens de l'hésitation d'Armstrong: il est sur le dernier échelon et, pendant un court instant, il hésite avant de poser le pied à terre. Cette dernière hésitation, c'est l’inconnu. C'est le mystère de la connaissance.

Comment définissez-vous le métier d'astrobiologiste?

L'astrobiologie, c'est la recherche de la vie dans l'univers. Comme en médecine, il peut y avoir des spécialisations. Certains sont biologistes, comme le terme l'indique, – ce que je ne suis pas –, d'autres sont des chercheurs qui s'occupent de l'environnement, d'autres encore sont astronomes ou biochimistes. Pour ma part, je m'intéresse à l'habitabilité des planètes. 

Votre activité possède un aspect très physique et très périlleux. Vous décrivez notamment des expéditions et des explorations dans les Andes…

Il y a de nombreuses missions pour aller sur Mars ou ailleurs, mais on ne peut y aller tout le temps! ll faut donc trouver des analogues terrestres. Or, certains endroits sur Terre nous transportent dans une époque lointaine. Ils se trouvent dans des endroits difficilement accessibles. Parfois, ce sont des lacs dans lesquels il faut plonger. À d'autres moments, ce sont des montagnes qu'il faut gravir  pour atteindre des volcans.

Dans ces environnements extrêmes, on ne peut pas se fier à notre technologie. Nous dépendons de nous-mêmes et de la cohésion d'un groupe. Quand on est dans le désert ou sur les sommets, on a affaire à la terre brute, la terre primitive, telle qu'elle était il y a quatre milliards d'années. Notre rapport à la terre change: on ressent le froid, le vent, la chaleur, parfois. On se sent à la fois tout petit, minuscule, et en même temps, on ressent cette impression d'être à notre place: on retrouve notre dimension humaine.

Vous écrivez que, lors de vos explorations, vous pénétrez "dans la mémoire de la Terre". Quelle est cette mémoire de la Terre?

Les sédiments qui s'accumulent au cours du temps sont la mémoire de la Terre. La planète accumule une mémoire, une somme d'évènements passés, jusqu'au moment où la tectonique des plaques remet les choses à zéro. Dans certains endroits, cette mémoire est exposée. Quand on est géologue, quand on sait lire la Terre, on peut retourner dans le temps: c'est une véritable machine à remonter dans le temps.

"Mars [propose] des visions de paysages planétaires primordiaux. On découvre l'image de la Terre il y a 4 milliards d'années: des volcans, des lacs, des sources hydrothermales et des micro-organismes qui sont exactement les mêmes qu'il y a 3,5 milliards d’années."

... Et à imaginer l'avenir? "Par bien des côtés, il me semble que je suis déjà allée sur Mars", écrivez -vous.

Ces endroits que nous explorons sur Terre sont tellement semblables à ce que j'ai vu lorsque j'explorais Mars avec la mission "Spirit", par exemple. Ce sont des visions de paysages planétaires primordiaux. Quand on arrive dans ces environnements extrêmes, on découvre l'image de la Terre il y a 4 milliards d'années: des volcans, des lacs, des sources hydrothermales et des micro-organismes qui sont exactement les mêmes qu'il y a 3,5 milliards d’années.

Dans ces endroits, il n'y a pas de traces de vie plus évoluée que ça. La plupart du temps, les conditions sont hostiles. J'ai beaucoup marché au Chili et en Bolivie. Pendant très longtemps, vous ne voyez rien et puis, soudain, vous découvrez que la vie est cachée sous un centimètre de sédiment, qu'elle est partout. Ce qui est fascinant, c'est de penser que c'est comme ça que nous avons survécu et que nous sommes là aujourd'hui

Si on part de ce point de vue, la Terre serait donc très proche de Mars?

C'est l'hypothèse actuelle qui conduit la plupart des missions. Pendant 15 ans, on a tenté de caractériser l'habitabilité de Mars et on sait maintenant qu'elle est très proche de la terre primordiale. L'étape suivante consistera à envoyer des missions pour observer s'il y a eu une chimie prébiotique sur Mars. On sait qu'il y a des molécules organiques, mais est-ce que les briques de la vie se sont assemblées? Sommes-nous passés de la chimie pré-organique à la vie?  Ça, on ne le sait pas encore…

En quoi la découverte des exoplanètes – planètes situées en dehors du Système solaire – a-t-elle totalement bouleversé la recherche au sujet des origines de la vie?

Statistiquement, c'est une complète aberration de penser que nous sommes seuls dans l'univers. Pendant longtemps, l'homme a cru qu'il était le centre de l'univers. Puis, il a compris qu'il n'était pas vraiment le centre du système solaire. Mais le système solaire n'est pas unique dans l'univers. Le système solaire n'est qu'un système parmi des milliers d'autres, dans une toute petite fraction de notre galaxie.

"Statistiquement, c'est une complète aberration de penser que nous sommes seuls dans l'univers."

Rien que dans cette partie de notre galaxie, 4.000 exoplanètes sont confirmées. Des centaines se trouvent dans la zone habitable. Quelques-unes ont d'étranges similarités avec notre planète.  Si on fait la moyenne, dans une galaxie de 200 milliards d'étoiles, on sait maintenant qu'il y a entre deux et quatre planètes autour de chaque étoile. Quand vous regardez le ciel étoilé la nuit, vous savez qu'il y a, autour de chaque étoile, deux à quatre planètes. D'autre part, il y a 200 lunes dans notre système solaire. Ce qui veut dire qu'il y a encore 50 fois plus de lunes… L'habitabilité dans la galaxie est quasiment infinie.

"95 à 98% de vie de la vie sur Terre est microbienne. [...] Il y a environ 200 espèces intelligentes, sociales, sur Terre. Une seule à développé des technologies pour s'envoler dans l'espace: l'être humain.

D'autres formes de vies intelligentes seraient donc possibles?

95 à 98% de vie de la vie sur Terre est microbienne. Il a fallu 82 % de l'histoire de l'évolution de la Terre pour arriver à une vie animale plus complexe. Et encore plus longtemps pour avoir une vie intelligente. Il y a environ 200 espèces intelligentes, sociales, sur Terre. Une seule à développé des technologies pour s'envoler dans l'espace: l'être humain. On peut répéter ce schéma à travers l'univers: il y a entre 85 et 90% de la vie dans l'univers qui est primaire, microbienne. Celle-là n'envoie pas des messages dans l'espace. Mais elle envoie ce qu'on appelle des "bio signatures". Les conditions d'apparition de la vie sur Terre ne sont pas rares. Cette chimie qui est la nôtre est donc très  probablement répandue dans l'univers. La question est: combien sont parvenues à une espèce technologiquement avancée?

Une rencontre n'est donc pas impossible?

Non, mais elle dépendrait sans doute de nombreux facteurs. Pour l'instant, nous possédons une technologie primitive pour les chercher. Peut-être que certaines civilisations se sont autodétruites, certaines ont peut-être disparu parce que, devenues si intelligentes, elles sont entrées en symbiose avec leur environnement

Ne vivons-nous pas une forme de paradoxe: on s'éloigne de notre Terre, en perdant notre lien avec elle et en la détruisant, alors que l'espace semble se rapprocher et être de plus en plus accessible?

Nous approchons notre planète comme des extra-terrestres. Nous vivons en déséquilibre avec nos environnements et nous sommes devenus, d'une certaine manière, extérieurs à la Terre. Pourtant, nous sommes le produit de cette planète, mais nous sommes devenus suffisamment complexes pour avoir le sentiment que nous sommes détachés d'elle. Aujourd'hui, on regarde notre planète à travers des voyages interplanétaires, des fusées ou des télescopes…

"La planète n'est pas en danger. Quoi qu'il se passe, elle va rétablir un équilibre. Ce qui est en danger, c'est cet environnement favorable à l'éclosion de notre civilisation."

Faut-il freiner la course à l'espace et nous recentrer sur la Terre pour la sauver?

La planète n'est pas en danger. Quoi qu'il se passe, elle va rétablir un équilibre. Ce qui est en danger, c'est cet environnement favorable à l'éclosion de notre civilisation. On ne se rend pas compte qu'on est en train de scier la branche sur laquelle on est assis.

Que pensez-vous d'un personnage comme Elon Musk? Une migration sur Mars, telle qu'il l’imagine, est-elle envisageable?

Dans l'immédiat, non. Elon Musk a d'ailleurs rétropédalé sur ce sujet. Il ne faut pas présenter Mars comme un paradis. Mars est hostile. Ce ne sera pas une partie de plaisir pour les premiers habitants. Mais nous allons tenter d'y aller parce que l'humanité a toujours fonctionné comme ça. C'est dans nos gènes. C'est notre outil de survie, d'adaptation.

Il ne faut pas croire que Mars est la solution pour résoudre tous nos problèmes sur Terre. Cette colonisation se fera un peu sur le modèle qu'on a établi avec les calottes polaires. On va envoyer des modules et construire petit à petit, comme avec la station spatiale. Mais nous ne sommes pas pressés: ceux qui veulent aller sur Mars aujourd'hui veulent y aller dans le seul but de planter un drapeau…

Mais précisément, peut-on faire abstraction, lorsqu'on est scientifique, des enjeux géopolitiques qui se jouent dans l'espace?

D'une manière paradoxale, ces enjeux servent la recherche. La guerre froide a servi l'exploration de la lune. Le but initial n'était pas scientifique, mais seulement stratégique et géopolitique. C'était une épreuve de force entre les États-Unis et la Russie. Rien de neuf sous le soleil: la reine d’Espagne a financé les voyages de Colomb pour des raisons de pouvoir politique et économique... La science est très rarement le vecteur primordial de l'exploration. Dans le système géopolitique humain, c'est la domination économique et politique qui l'emporte. Ensuite seulement, on fait de la science. Nous projetons donc notre géopolitique sur l'espace.

"La force de la science est de continuer d'unifier des pays qui, politiquement, ont du mal à se parler dans des projets."

La force de la science est de continuer d'unifier des pays qui, politiquement, ont du mal à se parler dans des projets. L'espace pourrait donc être unificateur. Il y a des missions qui réunissent l'Europe, l'Amérique,  l'Asie, le Moyen-Orient. La recherche spatiale a un rôle important à jouer dans ce domaine-là: nous faire comprendre que ce que je fais a une répercussion sur la manière avec laquelle on vit, même si on est séparés par 40.000 kilomètres…

L'espace, ce n'est pas que des enjeux politiques, ce sont aussi des enjeux économiques…

À l'heure actuelle, le problème est l'ouverture de l'espace à des compagnies privées. Elles ne se sentent pas obligées d'avoir une certaine tenue comme les agences gouvernementales. Nous l'avons vu avec la Tesla qui a été envoyée dans l'espace. La communauté scientifique a été choquée, car cela n'avait strictement aucun intérêt. Le message était clair: "Je le fais parce que j'ai les moyens de le faire." C'était juste une démonstration d'ego, et c'était aller contre ce que la communauté scientifique essaye de mettre en place en termes de règles et de régulations pour l'espace.

"L'espace ne doit pas être une échappatoire, mais doit devenir central dans nos existences."

Mais comment empêcher que l'espace ne devienne le Far West?

C'est vrai que, pour l'instant, c'est un peu le Far West… Mais l'espace pourrait nous donner une perspective unificatrice. Pour l'instant, nous n'avons pas accès à cette vision, car nous avons le nez dans nos petits problèmes quotidiens. L'espace ne doit pas être une échappatoire, mais doit devenir central dans nos existences.

L'espace pourrait nous faire accéder à cet universalisme que nous avons tant de mal à trouver sur Terre?

Nous devons revoir notre conception de l'identité: il n'y a pas de perte d'identité parce qu'on appartient à un tout plus grand. La force réside dans l'unification et la diversité. Dans l'espace, il n'y a plus de frontières. On ne voit pas la politique depuis l'espace.

Vous êtes habitée par une quête spirituelle. La science peut-elle porter une dimension spirituelle?

Quand on regarde la Terre vue de l'espace, on voit ce qui est et non pas ce qui est fait par l'être humain. La science peut mesurer le monde pour essayer de le comprendre. Mais on peut aussi tenter d'expliquer ce qu'on ne peut pas mesurer: ce sentiment d'appartenance quand on voit la Terre depuis l'espace, cette connexion avec l'univers.

La science pourrait amener cette vision spirituelle dans notre évolution humaine dans le millénaire à venir. Il y a une unification qui se profile à l'horizon de la compréhension de la nature de l'univers avec cet aspect plus spirituel. Si on ramène tout à la dimension élémentaire, la séparation entre le vivant et le non-vivant perd son sens. On pourra unir ce qu'on peut mesurer et ce qu'on ne peut pas mesurer. Si on fait tomber ces barrières, l'univers devient spirituel. Et on pourrait ainsi comprendre la fusion entre les êtres nés de l'univers et l'univers lui-même.

"Aux frontières de la vie", éditions du Seuil, 480 pages, 21,90 euros. ****

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