interview

"Evidemment que je crois en l'amitié en politique"

©Anthony Dehez

Rencontre avec Xavier Bettel, Premier ministre luxembourgeois sur les conséquences du Brexit.

Il se retourne vers son conseiller et l’interroge: "Comment s’appelle-t-il encore?" Si nous étions dans un cartoon, on distinguerait deux points d’interrogation en guise de prunelle dans les yeux dudit conseiller. Mais nous sommes dans un bureau à Luxembourg. Et il poursuit, tandis qu’il montre la lourde décoration qu’il devra arborer le soir même au dîner d’Etat, et ça lui revient: "Ah oui, c’est Rebelo de Sousa. De toute manière, je l’appelle Monsieur le Président, donc ça n’a pas tant d’importance." Et il sourit.

Et voilà résumé en quatre lignes l’art de retomber sur ses pattes. Si Xavier Bettel n’a pas été un chat dans une autre vie, il n’a pas dû en être très éloigné.

C’est jour de visite d’Etat, ce mardi-là à Luxembourg, et flottent donc au vent – à côté de la forêt de drapeaux luxembourgeois –, quelques étendards portugais, saluant la venue sur place du Président du Portugal. Il fait chaud, les pavés de la grand-place luisent au soleil et Xavier Bettel a opté pour le bras de chemise. Cool.

"Je préfère une Europe à deux vitesses plutôt qu’une Europe au point mort."

C’est si tranquille, mon bon Monsieur, le Luxembourg. Quoique, à force de réformes et d’avancées éthiques, le jeune Premier (44) est en passe de donner au Grand-Duché un petit côté hype, façon arc-en-ciel.

"Le Luxembourg n’est pas une île", fait-il remarquer alors que le jour d’avant un attentat a ensanglanté une salle de concert à Manchester. "Personne n’est épargné par ces fous et penser que le Luxembourg vit en dehors de toute cette réalité, c’est se tromper." Paris, Bruxelles, Berlin, Manchester ont été la cible de terroristes. "On n’en a pas fini. Ce sont des malades. Ces fanatiques veulent nous détruire mais nous ne céderons pas. Ils veulent qu’on change de vie, qu’on change nos habitudes et qu’on reproche ensuite aux musulmans d’avoir dû changer de vie. Mais ils ne vont rien nous dicter et ils ne gagneront pas. Je ne vais pas mettre un policier derrière tout le monde.". Il a dit cela d’une traite, on lui demande si le Luxembourg a connu lui aussi des cas de radicalisation. No comment. "Nous ne sommes pas un havre de paix", répète-t-il.

L’Europe, la solution

©Anthony Dehez

On arrive, déjà, sur la faillite de l’Europe, et ça tord les boyaux des Luxembourgeois viscéralement attachés à l’Europe. De tous les peuples de la Gaule, les Luxembourgeois sont les plus europhiles. Un sondage local, cette semaine, a encore situé leur sentiment européen au-delà des 80%. "Nous sommes mis à l’épreuve par ceux qui pensent que la solidarité est à géométrie variable. Nous pensons encore et toujours que l’Europe est la solution. Il faut montrer de l’unité dans l’épreuve. Et je vous le dis: je préfère une Europe à deux vitesses qu’une Europe au point mort. Je ne veux pas être pris en otage par un pays qui traîne les pieds, on doit avancer. Bien sûr, l’objectif est de continuer à 28 mais sur des dossiers importants, on ne va pas rester en rade parce que certains ne veulent rien entendre. Cela fait trois ans qu’on parle d’un marché digital européen, mais ça n’avance que centimètre par centimètre. Qu’on laisse avancer ceux qui veulent avancer!"

On ne veut pas chausser de trop gros sabots mais, à première vue, il nous semble voir là un spécimen de fédéraliste européen de tout premier ordre. Bettel nuance: "Je n’aime pas ce mot. On a des langues et des cultures différentes, or dans un Etat fédéral, on a parfois l’impression qu’on englobe tout. Ce n’est pas le moment de l’Europe fédérale."

Chacun joue avec sa fiscalité

Notez, le sentiment pro-européen des Grand-Ducaux aurait pu être douché par le LuxLeaks, la mise sur la place publique des mécanismes fiscaux imaginés et pratiqués au Luxembourg pour attirer les entreprises. Xavier Bettel bondit de son fauteuil, manque de renverser une statue. "Les EuroLeaks, vous voulez dire! On vient d’avoir quelque chose à Malte, il me semble. Et il y a eu des choses en France… Donc qu’on arrête de parler de LuxLeaks, j’en ai marre!"

Si vous voulez toucher la corde sensible d’un Luxembourgeois parlez-lui donc fiscalité. "On a vu certaines choses et je pense qu’on a effectivement besoin d’éthique à certains niveaux mais on a surtout découvert, avec cette affaire, que chacun jouait avec la fiscalité. On peut me parler d’assiette fiscale, mais dire qu’on va tous avoir les mêmes taux, c’est non. J’ai une TVA sur les habits pour enfants qui est à 3% et à 17% sur les habits pour adultes, je n’ai pas envie de devoir augmenter ma TVA parce qu’en Belgique vous avez un taux de 21%, 25 ou 30%. Je me suis fait élire sur un programme et l’harmonisation fiscale n’en faisait pas partie. Je ne veux pas des taux uniques."

L’aubaine du Brexit

Dans un registre pas si éloigné, le Luxembourg joue une partition serrée sur le Brexit – en tentant de s’imposer comme la place financière alternative à Londres. "Le Brexit, souligne Xavier Bettel, c’est un challenge. Vouloir quitter l’Europe, c’est une chose, la quitter c’en est une autre, et c’est tout sauf facile. Les Britanniques ont mis un an à nous écrire un courrier pour nous dire qu’ils voulaient quitter, alors sortir effectivement, ils n’y sont pas encore. Ils ont fait des fausses promesses, c’est du pipeau. On voit qu’ils voudraient maintenant négocier le commerce et l’économique avant de se préoccuper du sort des gens, ça, je suis contre. Si on dit encore une fois que le business est plus important que les gens, c’est qu’on n’a rien compris du tout."

Pourtant, pour Luxembourg, le Brexit est une aubaine. "Je préfère que la place de Londres reste forte hors euro et que la place luxembourgeoise reste forte dans l’euro plutôt que d’avoir une place londonienne qui s’affaiblisse totalement. Je l’avoue, je ne vais pas me cacher, j’ai un grand nombre de sociétés qui prennent contact avec moi et qui viennent s’installer ici et je m’en réjouis. Mais je vous assure que je n’ai pas été le vautour qui a été tourner autour de Londres juste après le référendum, Luxembourg travaillait main dans la main avec Londres, ça peut continuer, mais je n’accepterai pas qu’ils aient des dérogations spéciales sur nos marchés."

Politique et amitié

On arrive sur Emmanuel Macron. "J’ai encore eu un contact avec lui ce midi, souffle Bettel en pointant son téléphone avec le menton. Avec lui, on va faire avancer des dossiers européens, c’est certain. On a une vision de la politique très similaire: c’est un réformateur, c’est quelqu’un qui sait qu’il faut gagner des sous avant de les dépenser. Ce qui est déjà bien. Et qu’il faut donner les chances à chacun de réussir."

"Je suis Premier ministre et je suis gay. Point. Je ne suis pas le premier ministre gay."

Là, Xavier Bettel est mûr pour l’épisode du "dîner". Un peu de people dans ce monde de brutes. Et il ne se fait pas prier pour se mettre à table: "Je vais vous raconter, sourit-il. En fait, c’est Stéphane qui a tout organisé." Stéphane Bern, parbleu! "C’est un ami d’enfance. Il me demande un jour si je veux rencontrer Emmanuel Macron, c’était bien avant qu’il soit le chouchou des sondages. À ce moment-là, je demande à Stéphane si je peux inviter Charles. On est de la même génération, ça peut être sympa, on est des francophones. En plus, Bern et Charles s’étaient rencontrés à mon mariage. Le lendemain, Stéphane me dit: Brigitte Macron aimerait aussi te rencontrer. Du coup, je demande à Gauthier (son mari, NDLR) de venir. Et lui me répond: À condition qu’Amélie (la compagne de Charles Michel, vous suivez?) soit là aussi. Et on s’est donc retrouvé à sept chez Stéphane Bern, avec Emmanuel Macron." On sourcille. L’amitié et la politique, on n’y croit pas des masses. "Evidemment que je crois en l’amitié en politique. Je ne peux pas te montrer les SMS, mais j’ai des tas d’amis en politique. Jamais je n’aurais invité Charles Michel à mon mariage si je n’étais pas ami avec lui. Je suis en contact permanent avec d’autres chefs d’Etat et de gouvernement pour déminer des dossiers et de vrais liens se créent entre nous."

Il fait un peu de promotion pour le Benelux. C’est poussiéreux cet organe, lui dit-on. "Mais franchement, avec Charles et Mark (Rutte) on l’a quand même dépoussiéré. C’est un noyau idéal pour faire avancer des dossiers. À nous trois, on a du poids, on a parfois des différences mais en général, quand le Benelux avance une idée, elle est prise en compte."

Bilan politique

En dehors de l’Europe et les contacts avec les grands de ce monde, qu’est-ce qui fait courir Xavier Bettel? La vie politique luxembourgeoise. "J’ai l’air en forme, ça va. On a une coalition arc-en-ciel." Libéraux, socialistes et écologistes sont associés. "J’ai pris le taureau par les cornes dès le début et je me suis rendu impopulaire, j’ai dû couper la spirale du déficit budgétaire, j’ai fait des réformes. On a augmenté la TVA sur l’alcool, ce qui n’était pas populaire, j’ai fait 238 changements budgétaires. Mais les gens voient le résultat aujourd’hui. On avait un triple AAA et je risquais de le perdre, j’avais des signaux orange foncé en ce sens, il y a trois ans. Aujourd’hui, mon triple A est assorti d’une perspective stable, j’ai le chômage qui est passé de 7 à 6%, j’ai une croissance de 4 à 5%. Je me suis battu pour garder le triple A et grâce à cela, j’ai maintenant toutes les banques chinoises qui sont venues s’installer ici avec leur siège européen. On a fait une réforme fiscale équilibrée où on a ciblé les familles monoparentales par exemple. On a arrêté cette politique de distribution à tout le monde et qui ne profite finalement à personne."

Mis bout à bout, ça sonne presque comme un catalogue de promotion de l’office du tourisme grand-ducal. Mais il enchaîne, d’un air (quasi) triomphant: "Je suis un libéral social. Je suis un centriste." On objecte que, parfois, le centrisme est source d’inspiration pour ceux qui ne veulent pas décider: les ni ni. "Mais je ne suis pas un ni ni, je suis un pour pour. Pour une politique pragmatique qui trouve un juste équilibre entre l’économique et l’humain. J’explique à chacun que si l’économie marche bien alors je peux faire une politique sociale, c’est cela la clé. Aujourd’hui, la politique du centre est celle qui évite qu’on ait les gens dans la rue et en même temps d’avoir une économie qui fonctionne."

Et puis, il y aussi les avancées éthiques. "On a bien progressé. Une femme qui voulait avorter était obligée de consulter des gens qui ne la connaissaient pas pour justifier son choix, on a modifié cela. La fête nationale était un Te Deum et un acte militaire, on en a fait quelque chose de civil. On a séparé l’Eglise et Etat, le mariage gay est passé. Il y a énormément de questions de société, de vivre ensemble qui ont progressé au Luxembourg."

Homo politicus. Bettel, en se mariant en 2015 avec son compagnon le Belge Gauthier Destenay, est devenu le premier dirigeant uni par les liens d’un mariage homosexuel dans l’Union européenne. "C’est vrai que j’ai donné une certaine visibilité au mariage homosexuel. Pourtant, je suis Premier ministre et je suis gay. Point. Je ne suis pas le premier ministre gay. Il y a des gens qui disent: vous êtes notre porte-drapeau. Non, j’ai ma vie, je la vis comme je veux, et je n’impose à personne ma façon de vivre. C’est un fait, je ne milite pas. Mais je dénonce chaque excès. Récemment, je me suis rendu avec Gauthier dans un pays dont je tairai le nom; j’avais marqué que c’était mon partenaire et on m’a dit d’inscrire que c’était mon assistant parce que les autorités locales n’apprécieraient pas. J’ai répondu: Je préfère avoir la réputation d’être PD plutôt que celle de coucher avec tout mon personnel. Du coup, c’est passé comme une lettre à la poste".

Il est retombé sur ses pattes. Et il s’en va rejoindre le Président portugais. Un chat passe.

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