chronique

In Growth We Trust

Venture Director, The Family

La chronique d'Ayoub Assabban | Cofondateur de Benjago.

Récemment, lors d’un dîner avec un ami entrepreneur, je lui ai demandé pourquoi il ne développerait pas sa société de construction à l’échelle régionale voire nationale. Et il m’a répondu: "Quand tu grossis, la seule chose dont tu peux être sûr c’est que tes charges explosent." Sa réponse m’a surpris. Est-ce vrai?

Dans le monde entrepreneurial et plus précisément celui des start-ups (non l’entrepreneuriat ne se limite pas seulement aux start-ups), la croissance est intimement liée à une notion économique que l’on appelle – à défaut de lui trouver un équivalent en français – la scalability. Une start-up doit, avant même sa naissance, avoir pour vocation d’être globale. Mais ce n’est pas tout. Elle doit pouvoir répondre à une problématique qui touche un maximum d’utilisateurs, mais doit surtout pouvoir les servir avec des rendements d’échelle croissants.

Ainsi, chaque client supplémentaire doit être (encore!) moins cher à servir que le précédent, et ce à coûts fixes équivalents et coûts variables décroissants, ou constants tout au moins. Si je reprends l’exemple de mon ami "constructeur", l’ouverture de chantiers supplémentaires s’accompagne de facto de personnel, de matériel, etc.

N’est pas start-upper qui veut, au sens propre du terme. Or, le risque en se trompant sur la nature de ses projets est de se planter.

L’arme la plus puissante d’une start-up réside dans un service clientèle exceptionnel. Si vous êtes le créateur d’une application mobile avec 50.000 utilisateurs, il vous est très simple d’améliorer l’expérience utilisateur pour tous vos clients à la fois. Et si vous en aviez 100.000, la difficulté ne serait franchement pas différente ni plus coûteuse. Mais comment mon ami entrepreneur pourrait-il alors passer ne serait-ce que d’un à deux projets par mois en l’absence de son chef de chantier dont il vante tant les mérites et qui a fait la réputation de son entreprise? Quasiment impossible!

L’exemple d’une application n’est évidemment pas anodin: une entreprise sera d’autant plus scalable qu’elle aura un degré de digitalisation important. Ainsi, la "scalabilité" peut être mesurée par la facilité financière et opérationnelle avec lesquelles une entreprise peut améliorer son service clientèle. Loin de moi l’idée de me noyer dans une obsession terminologique, mais vu sous cet angle, il y a beaucoup moins de start-ups que les journaux ou les "start-ups challenges" veulent bien nous faire croire.

Pourquoi est-ce aussi important à mes yeux? Parce que mal nommer, c’est ajouter au malheur de ce monde entrepreneurial. Le risque, c’est que ces fondateurs entrepreneurs, eux-mêmes, finissent par se tromper sur la nature de leurs projets, et se plantent.

À une époque où il est devenu trendy de lancer sa boîte, beaucoup en oublient les fondamentaux. Non, n’est pas start-upper qui veut au sens propre du terme. À titre d’exemple, en 2015, Damien Morin, un gars exceptionnel que j’ai rencontré au sein de l’accélérateur The Family et que j’admire, est passé d’un chiffre d’affaires de 100.000 euros par mois à 100.000 euros par jour. Ce, en l’espace de 12 mois. Sa start-up – pardon sa boîte – Save s’était spécialisée dans les "corners" physiques où des techniciens réparent les smartphones. Mais une telle croissance, au demeurant extraordinaire, dans un projet si peu scalable, ne pouvait s’accompagner que d’une structure de coûts variables extrêmement difficiles à gérer. Bilan: Damien Morin et Save ont fini en redressement judiciaire.

Il est donc crucial d’être sagace face à cette déesse "Croissance" que les investisseurs vénèrent plus que jamais.

Puisse Dieu nous accorder un cœur intelligent.

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