chronique

Sélectionnée!

Journaliste

Le 12 mai, les Diables apprenaient enfin lesquels d’entre eux étaient sélectionnés pour l’Euro. On imagine l’attente fébrile, le cœur qui cogne, le souffle court. Ça fait des mois et des mois qu’ils bossent comme des acharnés, qu’ils slaloment entre ces fichus plots de couleurs, qu’ils voient en boucle des vidéos de matches, qu’ils mangent au gramme près. Ils ont la rage, ils ont la niaque, ils ont les crocs. Ils seraient prêts à tracer les lignes du terrain avec leurs dents s’il le fallait.

Deux ans que je m’investis à 200% dans mon incompétence.

Le 4 janvier, je cuvais encore le champagne du Nouvel An quand le sélectionneur de L’Echo me hèle. "Hé Cécile, tu es là en juin?" "Mmmh" (oui, j’ai appris la prudence en deux ans) "Tu es là en juillet?" Holà, holà! On connaît la chanson. Rédac’ chef voulait que je fasse l’Euro. Avec la chronique décalée d’une profane assumée. Comme pour le Mondial 2014. Deux ans que, à l’insu de mon plein gré, je travaille mon ignorance, que je m’investis à 200% dans mon incompétence, que je veille à ne rien apprendre et encore moins comprendre au football. Cette sélection pour l’Euro, je la vis comme un accomplissement, que dis-je, l’aboutissement d’une longue absence de préparation.

Je dis oui, je retourne à mon bureau, et là, je me rends compte que:

1) C’est en France, dans mon pays d’origine, c’est pas ça qui va me faire rêver. La guigne!

2) C’est l’Euro, par définition, point de Brésil, point d’Etats-Unis, point de Japon. La quille!

3) J’ai rien négocié, ni une place pour voir les Diables, ni mes frais de baby-sitter, ni même un pack de bière. La quiche!

Bref, ça n’a pas commencé que je peux déjà tirer une conclusion: d’ici deux ans, il faut que je me trouve un agent.

En attendant, eh bien, il faut gérer. Car une fois dissipée la joie d’avoir été sélectionné(e), il te reste quoi? La pression, en bar, mais pas au Café des Sports. Parce que maintenant, tu dois répondre aux attentes, prouver que le choix était légitime, que tu as les épaules pour porter le maillot. Mon sélectionneur m’a dit avec l’aplomb typique du chef "je veux exactement la même chose qu’il y a deux ans". Remarquez, je m’en sors bien. Wilmots a dû dire à ses joueurs "je veux dix fois mieux qu’il y a deux ans".

Chef, c’est bien comme métier. Tout son art, c’est de sélectionner à qui il va refiler la patate chaude et de lui dire quoi en faire, à savoir une frite longiligne, dorée, croustillante à l’extérieur, fondante à l’intérieur, "croquant-gourmand" comme dirait un autre chef, coq celui-là. Mais les Diables, ils ont toute la batterie de cuisine, et la plus rutilante. Perso, c’est à peine si j’ai un économe: je n’ai pas de billet, pas de dépêches sport, pas L’Équipe, pas la télé. Non, je n’ai rien de tout ça. Mais j’ai plus précieux. Un informateur en sous-marin à La Rochelle et une équipe autour de moi, mes collègues empathiques, compatissants et bienveillants qui me tendent guides de l’Euro, coupures de presse, poster des Diables, infos incontournables ("Cécile, t’as vu que Fellaini a changé ses cheveux?"). Ils ont la délicate attention de me refiler des gants pour attraper la patate chaude du chef. Enfin, je vais arrêter de le blâmer, le sélectionneur de L’Echo, car, comme les Diables, j’ai signé des deux mains pour être là…

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