Le jour où je me suis endormie en Belgique et réveillée en France

©Photo News

Le "hors-jeu" de Cécile Berthaud.

Mes paupières ont baissé le rideau lundi soir, dix minutes après le second but des Italiens. Ils ont gagné avec un jeu net, propre et sans bavure, bravo! La Belgique a perdu, sacrebleu. Et dans le bleu de la nuit, je me suis assoupie. Sereine. Un match, un gagnant, un perdant, tout est normal. Morphée s’est pointé, m’a chatouillée avec son bouquet de pavots et depuis… Depuis, ce n’est qu’un cauchemar: je me suis réveillée en France. Comme un seul homme, les médias, les internautes, les quidams dans le bus, au café, dans les salles d’attente, au bureau, de toutes parts ça tire à boulets rouges sur les boulettes belges.

Je croyais que la vilenie était une marque déposée française!

Une belle unanimité pour éreinter ces bons à rien, pour vitupérer contre ce sélectionneur si suffisant, pour éructer sa déception, cracher sur les icônes, pour contredire, maudire, médire. Pitié, pitié! Je croyais que la vilenie était une marque déposée française! Où est la Belgique? Celle des compromis, la bonne enfant du surréalisme, l’hôtesse conviviale et nonchalante des ires et des heurts européens? Où est-elle? Engloutie par le trou noir des attentes cristallisées sur une équipe à haut potentiel. Sur une équipe de footballeurs censée, à elle seule, redorer l’image de la Belgique à la face du monde (ou au moins de l’Europe). Ils étaient attendus au tournant, ils ont raté leur virage et le 12e homme vient incendier l’épave de leur véhicule.

Il n’a pas vraiment à être plus fier qu’eux, le 12e homme, le Mister Gagnant. Il marque des points, il a la classe internationale, il a le niveau, il maîtrise son métier le commentateur télé qui dit "la Belgique est une équipe de jeannettes… on joue comme des nanas". C’est vrai qu’il brille ce milieu fait que de gars (hétéros) sur le terrain, que de gars (hétéros) comme commentateurs, que de gars (hétéros) chez les hooligans, que de gars (hétéros) à la FIFA. Ah ça, elle est tellement belle la planète football. Sur cette planète-là, les insultes suprêmes, c’est tapette et gonzesse.

Olivier Ménard, le présentateur français de cette émission française d’un grand quotidien sportif français, ne le sait peut-être pas, mais quand M. Pauwels dit "jeannettes", il ne parle pas des petites filles scoutes, il lance une insulte homophobe courante dans les stades belges et néerlandais. Exiger le meilleur des autres, en l’occurrence des Diables Rouges, ça peut être recevable mais à la condition sine qua non qu’on exige le meilleur de soi.

Tout ça n’est bon qu’à nous filer le cafard. Alors grattons la sèche et fredonnons avec Docteur Renaud, Mister Renard la vieille rengaine des désabusés:

À m’asseoir sur le banc cinq minutes avec toi

Et regarder les gars tant qu’y en a

Te parler d’la mi-temps qu’est morte ou qui r’viendra

En serrant dans ma main ton maillot

Pis donner à bouffer à des chroniqueurs idiots

Qui nous filent du buzz pas d’l’info

Et entendre tes soupirs qui rasent la pelouse

Qui ont l’art de me filer le blues

Te raconter un peu comment j’étais accro

Aux espoirs fabuleux qu’on rêvait en très grand

Loin, bien loin, des machos et des experts à un franc

De ces Misters gagnants.

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