chronique

Orwell et nous

Il faut lire George Orwell. Et tout particulièrement bien sûr, 1984 et La ferme des animaux.

Il faut lire George Orwell. Et tout particulièrement bien sûr, 1984 et La ferme des animaux. À l’époque où nous vivons, il est important de lire ces textes à l’âge adulte, même si on les a lus adolescents, par exemple dans le cadre d’un programme scolaire. Car c’est seulement adultes que nous pouvons en comprendre la portée complète et la pertinence par rapport à l’actualité.

Giles Daoust

CEO de Daoust et Title Media

La ferme des animaux décrit une révolution, celle des animaux contre leurs maîtres humains, et le remplacement d’une dictature (celle des hommes) par une autre (celle des cochons). On assiste à la création d’une nouvelle société, mais aussi et surtout à sa perversion progressive, symbolisée par la phrase extraordinaire: "Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres".

1984 décrit une société totalitaire, imposée par un parti unique, dirigé par Big Brother, dont on ne saura jamais s’il existe réellement. Le pouvoir du Parti est basé sur le principe de la surveillance permanente, qui n’est pas sans rappeler celle à laquelle nous soumettent aujourd’hui les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), qui en savent bien plus sur nous que Big Brother ne l’aurait imaginé dans ses pires fantasmes. Et encore une phrase emblématique: "Big Brother is watching you".

Même si leur contexte est complètement différent, les deux livres sont connectés, si bien que l’un pourrait être la suite philosophique de l’autre.

Dans 1984, Orwell explique un des principes fondateurs de son raisonnement: de tout temps, l’Humanité a été divisée en trois classes: la classe supérieure, la classe moyenne et la classe inférieure. Chacune dispose d’un objectif clair: pour la classe supérieure, rester en place; pour la classe moyenne, prendre la place de la classe supérieure; pour la classe inférieure, abolir toute distinction et créer un monde ou tous les Hommes seraient égaux.

Au fil de l’Histoire, le même cycle s’est répété plusieurs fois: la classe moyenne renverse la classe supérieure et prend le pouvoir; elle instaure un régime tout aussi néfaste que le précédent; la classe inférieure se divise en deux et émerge une nouvelle classe moyenne, qui aura pour objectif de renverser la nouvelle classe supérieure. Dans tous les cas, la classe inférieure n’atteint jamais son idéal communiste.

Orwell se décrivait parfois comme anarchiste et conservateur. Né aux Indes en 1903, il fut successivement policier en Birmanie, clochard à Paris, professeur d’école, combattant pendant la guerre civile espagnole, journaliste à la BBC, directeur de l’hebdomadaire The Tribune et écrivain. Orwell a tout vu et tout vécu.

Anarchiste, il rejette férocement toute forme de totalitarisme, et s’oppose au système politique anglais de la première moitié du 20e siècle, dominé par une élite très fermée. Conservateur, il ne croit pas non plus à une révolution naïve qui ferait table rase pour reconstruire un système supposément "parfait".

Même dans ses rêves les plus fous, Orwell n’aurait probablement pas osé imaginer sérieusement l’État providence qui existe en Europe aujourd’hui. Il l’aurait même sans doute réprouvé.

Orwell explique dans 1984 que les plus importantes formes d’inégalités auront disparu lorsque "le nombre d’heures de travail sera court (par rapport à la norme du début du 20e siècle), chacun aura suffisamment de nourriture, vivra dans une maison munie d’une salle de bains et d’un réfrigérateur, et possédera une automobile".

Ce qui paraissait comme un rêve inatteignable à la fin des années 1940, est considéré aujourd’hui par la vaste majorité des Européens comme totalement insuffisant. Même dans ses rêves les plus fous, Orwell n’aurait probablement pas osé imaginer sérieusement l’État providence qui existe en Europe aujourd’hui.

Il l’aurait même sans doute réprouvé car, anarchiste, il n’aurait pas supporté le poids écrasant qu’il fait peser sur les citoyens en échange de ladite "providence".

En lisant 1984, on comprend que même Orwell n’aurait pas imaginé non plus l’immense pouvoir des Gafa, qui même s’ils ne sont pas techniquement un Etat (le Libra risque de changer cette donne pour Facebook), disposent d’un pouvoir de surveillance et d’influence extraordinaire sur les citoyens du monde entier. Les Gafa sont ce qui se rapproche le plus d’un gouvernement mondial, sur le plan culturel tout au moins. Dans 1984, le Parti "recherche le pouvoir pour le pouvoir, exclusivement pour le pouvoir". Les Gafa aussi. Contrôler le monde, prédire voire influencer le résultat des élections, tout cela dépasse l’argent.

À notre époque de crises politiques permanentes, de montées du populisme, et d’avènement du règne des Gafa, lire, ou relire Orwell est indispensable.

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