chronique

Steve vs. Mark

C’est une analyse personnelle, mais je pense que l’image que Jobs et Zuckerberg laisseront derrière eux tient tout simplement à la nature profonde de leur "produit-phare". La chronique Giles Daoust, CEO de Daoust.

Je suis fasciné par l’aura que projettent Steve Jobs et Mark Zuckerberg. Malgré une personnalité mercuriale, Jobs restera dans l’Histoire comme un inventeur visionnaire et entrepreneur de génie. Et a contrario, quoi que puisse faire Zuckerberg, il restera probablement dans l’Histoire comme un personnage néfaste (et sa victoire aux élections présidentielles de 2028 n’y changera rien).

C’est une analyse personnelle, mais je pense que l’image que Jobs et Zuckerberg laisseront derrière eux tient tout simplement à la nature profonde de leur "produit-phare".

L’image que laisseront Steve Jobs et Mark dans l’Histoire est façonnée par le principe fondamental de leur produit-phare: l’iPhone a été créé pour faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en nous; Facebook pour faire ressortir ce qu’il y a de pire.

Lorsque Steve Jobs "invente" l’iPhone en 2007, plusieurs appareils ont déjà tenté de s’immiscer dans notre quotidien d’une manière similaire, tels que le Palm Pilot ou le Blackberry, mais aucun n’est réellement parvenu à ses fins. Pourquoi? Parce que le principe fondateur de l’iPhone est très différent de ses prédécesseurs: "l’ouverture vers le monde". L’iPhone n’avait pas pour ambition primaire de vous aider à mieux travailler, ou à mieux vous organiser, ou toute autre préoccupation concrète. Son but: mettre dans votre main un monde de connaissance, peu importe ce que vous en ferez: travailler, jouer, glander, apprendre ou… rien. La beauté de l’iPhone, c’est l’approche "Tout en un" (oui, Tout avec une majuscule: pas seulement "toutes les fonctionnalités", mais littéralement "Le Monde dans votre main"). L’ambition de l’iPhone était grande et belle, et ouverte vers le monde.

Par contre, si on remonte aux origines de Facebook au début des années 2000, les choses sont assez différentes. Une scène du film The Social Network de David Fincher résume assez bien la situation: le jour même du lancement de la première version du site (qui était alors littéralement un "facebook", c’est-à-dire une galerie de portraits extraite des annuaires d’étudiants d’universités américaines), les utilisateurs se jettent sur la page, et commencent à regarder les portraits disponibles, en mode "chasseur". Leurs premières réactions sont très indicatrices: commentaires sur le physique des personnes, moqueries, jalousies…

Le "premier utilisateur" de l’iPhone a tenu entre ses mains une source d’émerveillement et de découverte infinie. Le "premier utilisateur" de Facebook a ouvert une boîte de Pandore des pires sentiments de l’humanité. Aujourd’hui, bien sûr, la première invention combinée à la seconde donne lieu à une génération de techno-addicts hyper anxieux, obsédés par leur image sur les réseaux sociaux, jaloux des réussites des autres étalées sur les "murs" virtuels, et qui marchent dans la rue en mode "bossu" sans regarder autour d’eux. Certains blâment Steve Jobs pour leur avoir mis ce maudit appareil dans les mains. Mais je doute que les "millenials" auraient été aussi obsédés par leur petit appareil s’ils n’y avaient pas été contraints par la puissance addictive et néfaste de l’invention de Zuckerberg.

L’image que laisseront Steve et Mark dans l’Histoire est façonnée par le principe fondamental de leur produit-phare: l’iPhone a été créé pour faire ressortir ce qu’il y a de meilleur en nous; Facebook pour faire ressortir ce qu’il y a de pire.

Tous les créateurs (de start-ups notamment) devraient se poser cette question: le principe fondamental de ma création est-il positif ou négatif? Car cette petite graine, belle ou vilaine, va dominer le reste de mon existence, driver mes actions au quotidien pendant les prochaines décennies, et déterminer à terme l’image que je laisserai derrière moi.