chronique

"Une flamme doit brûler longtemps"

Une chronique de Giles Daoust.

Quand on se fixe des objectifs trop ambitieux, on s’engage sur une route dangereuse. Si on ne les atteint pas, il peut s’ensuivre un moment de déprime, voire de dépression. Si on les atteint, on risque de devenir obsédé par l’idée de maintenir son niveau de succès, ce qui conduit à une pression encore plus grande, et pousse souvent à prendre de mauvaises décisions. On est aussi souvent tenté de ne pas s’arrêter là, de passer à l’étape suivante, d’en vouloir encore et toujours plus. Toujours plus vite.

Quand on se fixe des objectifs trop ambitieux, on s'engage sur une route dangereuse.

Avec le succès financier, le train de vie et les dépenses personnelles suivent généralement une escalade malsaine, et on finit par vivre au-dessus de ses moyens. Alors, pour maintenir ce niveau de vie, on se sent obligé de faire des choses qui sont contraires aux principes qu’on s’était fixés jusqu’ici. On risque de s’égarer. Tout ceci provoque un stress et des tracas importants.

En général, on peut dire que les gens qui ont beaucoup de succès sont moins heureux (il suffit de lire quelques biographies) que le commun des mortels, qui ne croule pas sous la même pression constante, et est, quoi qu’il en pense, bien plus libre de ses mouvements.

En général, on peut dire que les gens qui ont beaucoup de succès sont moins heureux (il suffit de lire quelques biographies) que le commun des mortels, qui ne croule pas sous la même pression constante...

Il faut donc s’efforcer d’être mesuré dans ses ambitions. Accepter que les projets prennent du temps à se réaliser. Et faire les choses pas à pas. Gérer sa carrière ou son entreprise en bon père de famille. Vivre en-dessous de ses moyens (tant dans la vie privée que dans l’entreprise), car cela permet de faire face aux crises ou aux baisses de régime, qui se produisent inévitablement au cours d’une carrière ou de la vie d’une entreprise. Privilégier une croissance organique à une croissance artificielle, débridée. Privilégier une gestion saine et une bonne dose d’autofinancement, à un endettement massif permettant de réaliser des projets fous qui n’ont peut-être pas vraiment de sens sur le long terme. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas être ambitieux… juste qu’il vaut mieux être mesuré.

Ce raisonnement est malheureusement fort à contre-courant par rapport au contexte entrepreneurial actuel. Les taux d’intérêt sont bas, l’endettement est roi, et le capital-risque est relativement facile à trouver. Les CEO entendent fréquemment la question : "pourquoi tu ne lèves pas plus d’argent pour grandir plus vite ? aller à l’international ? racheter tes concurrents ? " Plus vite ! Plus vite ! Plus vite ! Cette course à la croissance débridée peut paraître alléchante mais fait souvent preuve de myopie.

Aucun business ne croît de manière perpétuelle. Il y a toujours des crises, internes ou externes. C’est pourquoi on voit tant de plans sociaux s’enchaîner au fil des ans. Souvent parce qu’on a voulu aller trop vite. On n’a pas été assez prudent, une crise est arrivée, et la machine s’est bloquée (sachant qu’il survient une crise majeure au moins tous les dix ans). La pression des actionnaires est souvent à blâmer, car c’est elle qui pousse les CEO à être trop ambitieux, trop audacieux, et à avoir une vision à trop court terme (la présentation trimestrielle des résultats des entreprises cotées est d’ailleurs un des mécanismes les plus pervers du capitalisme moderne, forçant une séduction permanente des investisseurs, parfois à l’aide d’arguments ou de projets artificiels).

Dans la gestion d’une entreprise comme dans une carrière, il est important d’être mesuré dans ses ambitions. Une flamme ne doit pas brûler trop vite.

Dans une carrière, c’est pareil. Chaque promotion, chaque succès sont inévitablement suivis d’un plateau, d’une période de doute ou de déprime. Comment maintenir mon niveau de succès ? Quel sera le prochain coup d’éclat pour impressionner mon entourage ou mes pairs ? Qu’est-ce que les gens vont penser de moi si ma " success story " se calme pendant un an ou deux ? Cette anxiété est malsaine, et néanmoins très présente dans le monde du management.

Dans la gestion d’une entreprise comme dans une carrière, il est important d’être mesuré dans ses ambitions. Une flamme ne doit pas brûler trop vite. Une flamme doit brûler longtemps.

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