chronique

À ce prix-là, mieux valait se taire

Benoît Mathieu

Après le décès de la petite Mawda, abattue d'une balle dans la tête par la police lors d'une course poursuite, on a assisté cette semaine à une déferlante politique, où chacun a désigné son coupable idéal.

La semaine dernière, Mawda, une fillette de deux ans, a été abattue d’une balle dans la tête par la police, lors d’une course-poursuite. En Belgique. En 2018.

Naïvement, on s’était attendu à ce qu’une sorte de retenue ou de pudeur teinte les commentaires politiques qui allaient inévitablement suivre. Raté!

On a eu droit à une foire d’empoigne, où l’immédiateté l’a disputé à l’indignité. Et au final, chacun a sauté sur l’occasion pour se ruer sur son adversaire favori.

C’est Ecolo qui a ouvert le bal, sa vice-présidente estimant que la responsabilité de Charles Michel était engagée, du fait de la "fuite en avant dans une politique d’asile de plus en plus répressive". Pas un zeste de recueillement; la charge est directe. Zakia Khattabi aurait-elle parlé trop vite? Par la suite, d’autres écologistes sont venus à la rescousse, portant le même message, exprimé peut-être en des termes plus posés.

Benoît Lutgen n’a pas pu résister. Et a sauté sur son meilleur ennemi, Ecolo, ce parti qui taille des croupières à son cdH dans les sondages. Il a rappelé l’essentiel: attendons le résultat de l’enquête avant de tirer de hâtives conclusions. Puis, en parlant de "populisme vert", Benoît Lutgen a sombré dans ce qu’il prétendait dénoncer, à savoir la récupération politique. D’autant plus à côté de la plaque que, quelques heures après le drame, le vice-président de son propre parti pleurait la "petite victime" de la "politique d’asile inhumaine du gouvernement". Populisme orange?

Comme si ces parents-là avaient pu poser un choix libre, éclairé et averti, alors qu’ils luttent, fuient, pour mener une vie décente, qui vaille la peine d’être vécue. Comme si la mort d’un enfant pouvait se justifier d’une quelconque manière.

Le ministre de l’Intérieur Jan Jambon (N-VA) a, lui, directement soutenu "sa" police et visé les passeurs et leur infâme trafic. Le député européen Guy Verhofstadt (Open Vld) s’en est pris à la politique migratoire européenne "déficiente", qui "cause des tragédies chaque jour".

Alors même que les circonstances précises du drame baignent dans le brouillard, chacun désigne son coupable idéal. Tous n’ont sans doute pas tort, sauf que les responsabilités sont vraisemblablement nombreuses, complexes et entrecroisées.

Nous voilà alors jeudi, une semaine après la tragédie. On a vu passer beaucoup d’emporte-pièce, pas encore de vrai dérapage. Mais c’était sans compter sur les nationalistes flamands. Qui ont remis une pièce dans le juke-box. Par la voix de leur grand patron. "Même si la mort d’un enfant peut être tragique", Bart De Wever souligne la responsabilité des parents de Mawda. "Parler uniquement de ces personnes en tant que victimes ne me semble pas juste."

Ce faisant, il ne dit pas autre chose que ce que clamaient certains élus MR, après que des tirs israéliens ont fauché des enfants gazaouis. De "bons" parents n’auraient-ils pas tenu leurs enfants à l’abri du danger? Un jugement de bon Belge, drapé de bon sens, exprimé confortablement depuis un canapé, dans un pays qui ne connaît plus que la paix. Comme si ces parents-là avaient pu poser un choix libre, éclairé et averti, alors qu’ils luttent, fuient, pour mener une vie décente, qui vaille la peine d’être vécue. Comme si la mort d’un enfant pouvait se justifier d’une quelconque manière.

Évidemment, Bart De Wever a été soutenu par sa dream team. Theo Francken, qui n’a pas l’habitude d’être en désaccord avec son président, dit-il. Jan Jambon, pour qui le grand patron a exprimé des faits. "Je suis toujours d’accord avec les faits." Même si le ministre de l’Intérieur ne s’en est pas toujours embarrassé, des faits – on s’en rappelle, de la "partie significative de la communauté musulmane" qui avait "dansé" après les attentats ayant ensanglanté la Belgique en 2016.

Alors ça n’a pas raté. Charles Michel a dû "recadrer" Bart De Wever – mollement. Rappeler qu’il était du ressort de l’enquête, et pas du café du commerce, d’établir les responsabilités. N’était-ce au final pas lui, le plus digne de la bande, dans cette histoire? Le Premier a parlé du "rôle complexe" de la police. "D’empathie" à l’égard de la famille de Mawda. Qu’il a par ailleurs reçue, afin de lui exprimer ses condoléances. Ah, si seulement les photos de cette rencontre n’avaient pas fini sur les réseaux sociaux.

À ce prix-là, on aurait préféré que tout le monde se taise. Pour une fois.

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