chronique

Bilzen, reflet d'une société déshumanisée

La chronique politique d'Alain Narinx, newsmanager Économie & Politique

Là, on a eu envie de vomir. Dimanche dernier a eu lieu à Bilzen (près de Hasselt, dans le Limbourg) un incendie criminel d’un futur centre temporaire pour demandeurs d’asile. Selon la presse néerlandophone, des badauds ont applaudi. D’autres ont été empêchés d’appeler les secours. Et sur les réseaux sociaux, de nombreuses personnes ont félicité l’auteur du crime, certains jugeant même que l’incendie avait eu lieu "trop tôt" (autrement dit qu’il eut été préférable d’attendre que des gens se trouvent piégés par les flammes à l’intérieur).

Rarement la haine n’avait été étalée à ce point et au grand jour. Le climat de peur et d’hostilité contre les réfugiés constamment distillé par certains partis politiques flamands – Vlaams Belang (VB) en tête – n’y est pas pour rien. C’est une idéologie extrémiste désormais banalisée et affirmée sans complexe. En milieu de semaine, à la VRT, chaîne publique où le cordon sanitaire n’existe pas, le président du VB Tom Van Grieken expliquait tranquillement que les citoyens qui veulent s’opposer aux centres d’asile peuvent compter sur son soutien. Ce n’est pas lui qui a mis le feu, mais lui, comme d’autres, fournissent les allumettes…

Il serait facile de voir dans ces événements la preuve éclatante d’une Flandre décidément nationaliste, raciste et intolérante. Cette image est fausse.


Il serait facile de voir dans ces événements la preuve éclatante d’une Flandre décidément nationaliste, raciste et intolérante. Cette image est fausse. D’abord parce qu’il y a eu, au Nord du pays, de nombreuses expressions publiques traduisant l’émoi, le choc, l’indignation et la condamnation très ferme de cet acte. Même Theo Francken, un peu pompier pyromane pour le coup, a demandé de "ne jamais transformer le ressentiment contre une mauvaise politique en ressentiment contre les gens". Le ministre flamand de l’Intérieur Bart Somers (Open Vld) a été menacé pour avoir vilipendé le Vlaams Belang en séance du Parlement flamand. Bref, la Flandre est infiniment plus complexe, plus variée et plus tolérante que la caricature qu’on lui colle parfois de ce côté de la frontière linguistique.

Ensuite, est-on si sûr que les infâmes dérives vues et lues à Bilzen n’auraient pas été les mêmes si l’incendie avait eu lieu, par exemple, à Morlanwelz? Il y a certes un contexte politique différent, et sans doute propice, en Flandre. Mais la haine et le racisme n’ont pas de frontière. Les nausées non plus. Un petit coup d’œil sur les réseaux sociaux, exutoire des frustrés en tous genres, montre que les messages en français ne valent souvent guère mieux que ceux rédigés dans la langue de Vondel.

Au-delà même des idéologies politiques, nos sociétés sont malades de ce qu’on appelle en psychologie sociale une déshumanisation, laquelle contamine des pans entiers de notre vie. Déshumaniser, c’est le fait de faire perdre tout ou en partie de son caractère humain à un individu ou à un groupe d’individus, jugés "inférieurs". Avec pour conséquences qu’envers eux s’estompent nos valeurs, nos principes moraux et même nos sentiments naturels (comme la compassion).

L’immigration est un vrai défi. Il ne s’agit pas d’en avoir une vision angélique. Mais d’elle, on ne voit plus qu’une prétendue "crise", des "problèmes", et des statistiques. Le "migrant" – vocable plus impersonnel et neutre que "réfugié" qui induit une demande de protection consécutive aux violences et persécutions subies dans le pays d’origine – est d’ailleurs rarement nommé ou identifié. Gommées les souffrances, les parcours, l’humanité d’hommes, femmes et enfants dont le seul "tort" est bien souvent d’être nés du "mauvais" côté de la Méditerranée et de chercher une vie meilleure.

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