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La Belgique unitaire? Un fantasme et un mythe

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"Je suis pour un Etat unitaire". Il a suffi d'une seule petite phrase pour que Georges-Louis Bouchez provoque un torrent de critiques au nord du pays. La chronique politique d'Alain Narinx.

Jeudi, la sortie médiatique de Georges-Louis Bouchez en faveur d’une Belgique unitaire a suscité critiques, émoi et sarcasmes. Le président du MR a beau avoir expliqué ensuite qu’il s’agit d’un "idéal sentimental" et pas d’une "position politique" de son parti, il détone en rouvrant de facto un débat institutionnel. Le timing – en pleine mission d’information royale – rend cette sortie d’autant plus délicate.

Pourtant, on ne voit pas très bien pourquoi cette position serait moins respectable que le séparatisme des nationalistes flamands par exemple. L’opinion peut même séduire une part non négligeable de l’électorat francophone, même si, au MR, quelques régionalistes comme Jean-Luc Crucke ont dû avaler leur café de travers.

Une Belgique unitaire où tout fonctionnait à merveille est une vision idéalisée, quasi romantique, du passé. Mais cette vision est fausse.

Dans l’imaginaire flamand, l’unitarisme équivaut à la "Belgique de papa". Une époque où "les Flamands étaient des citoyens de second rang dirigés par d’autres qui ne parlaient pas néerlandais", pour reprendre les termes de Bart De Wever. Inutile de préciser que, fort légitimement d’ailleurs, cette situation ne laisse pas de bons souvenirs au nord du pays bien que la réalité fût plus nuancée. À l’avenir, une refédéralisation de certaines compétences, au nom de l’efficacité, est imaginable pour certains en Flandre. Le retour à une Belgique unitaire est un fantasme.

"Des améliorations liées aux réformes de l’État? Je n’en vois aucune", a encore dit Bouchez. Vrai ou faux? Il est en fait impossible de déterminer les effets de la décentralisation d’un point de vue économique. Comment la Belgique aurait-elle évolué, en termes de croissance ou de chômage par exemple, sans les vagues institutionnelles successives? Impossible à dire.

Une Belgique unitaire où tout fonctionnait à merveille est une vision idéalisée, quasi romantique, du passé. Derrière cette nostalgie qu’on trouve chez de nombreux francophones, il y a surtout de la lassitude et l’exaspération par rapport au modèle actuel, illisible et peu efficace, où l’enchevêtrement de compétences entre niveaux de pouvoir provoque immobilisme et gaspillage. Il y a aussi la déception d’un déclin social et économique qui, côté wallon surtout, a été concomitant avec les réformes de l’État successives. D’où cette sensation palpable chez les francophones que "c’était mieux avant".

Tout le processus de fédéralisation de l’État belge est le fruit d’une volonté d’émancipation des Flamands ET des francophones.

Mais cette vision est fausse. Sans détailler longuement ici – il faudrait un gros livre d’histoire – soulignons que tout le processus de fédéralisation de l’État belge est le fruit d’une volonté d’émancipation, pour des motifs différents, des Flamands ET des francophones (Wallons puis Bruxellois). Et si on a fédéralisé, c’est précisément parce que le modèle unitariste ne fonctionnait pas et ne correspondait pas aux aspirations d’une majorité.

Rappelons, pour ne citer que quelques exemples, que le pays a été au bord de la guerre civile à l’apogée de la Question royale (1950), que la grande grève de l’hiver 1960-1961 (quatre morts) a été un tournant pour le régionalisme wallon ou encore que les étudiants francophones ont été expulsés de l’université de Louvain à coup de "Walen buiten" (1967-1968). Donc, non, quels que soient les travers actuels – et ils sont nombreux — la Belgique ne fonctionnait pas forcément mieux avant. On termine par cette célèbre lettre au Roi: "Sire (…) Vous régnez sur deux peuples. Il y a en Belgique, des Wallons et des Flamands; il n’y a pas de Belges." Ce n’est pas de Bart De Wever. C’est signé Jules Destrée, homme politique socialiste wallon. C’était en 1912…

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