chronique

On espère que Charles Michel nous répondra

Benoît Mathieu

Le Premier ministre dénonce la "trumpisation de l'opposition". Mais question communication, les énormités transcendent les frontières et les partis.

Ceci est une confession. Parfois, on se vautre un tantinet dans l’auto-apitoiement. Journaliste, c’est pas évident tous les jours.

Et puis, on pense à eux. Et on en sort tout ragaillardi. C’est sûr, pour rien au monde, on ne deviendrait conseiller en communication des décideurs de ce monde. Parce que quand on voit ce qui sort et passe les filtres, on se rend compte que ces gens consacrent une partie de leur vie à parler dans le vide, à pisser dans des violons – ou alors, si la saillie a été validée, sans doute feraient-ils mieux de se recycler.

Sur le coup, on ne se réfère même pas à Donald Trump. Préférant laisser la psychiatrie aux spécialistes, on a fini par conclure que lui et toute son équipe gambadent dans la même fantasmagorie. Non, cela se passe près de chez nous.

Si Charles Michel entend déceler les signes de "trumpisation", il lui suffit de se regarder le nombril. Parce que son gouvernement compte quelques solides aspirants.

En Macronie, par exemple. Où le Président a bombardé pompier un jeune clandestin ayant sauvé la vie d’un bambin suspendu à un balcon – Spiderman, le surnom héroïque n’a pas traîné. Avec, cerise sur le gâteau, la nationalité française. "Car la France est une volonté, et Mamadou Gassama a démontré avec engagement qu’il l’avait." Voilà un héros qui a été jugé apte à rejoindre les Français, qui sont certainement, eux, héroïques de naissance.

La France est une volonté. Fallait la faire, celle-là. Est-ce à dire que les migrants en manquent, de volonté? Eux qui ont franchi une mer dans une coquille de noix? Traversé on ne sait trop quel désert libyen? Se sont peut-être entassés dans un camion frigorifique? Ont rejoint l’Europe au péril de leur vie? Non, c’est mou du genou; ça manque de volonté, tout ça.

Au passage, on rappellera aux exaltés du passeport, à ceux qui brandissent la grotesque bannière "de souche", que tout ce qu’ils ont fait, c’est sortir de l’utérus d’une femme qui, par chance, était dotée de la "bonne" nationalité. Ça a beau, à chaque fois, constituer une formidable épopée biologique, sur le plan mérite personnel, c’est tout de même proche du néant.

Allez, vous pensez bien, on a gardé sous le coude un exemple bien de chez nous. Il y a deux semaines, le Premier ministre dénonçait la "trumpisation de l’opposition". On ignore si la formule est née d’une lente maturation ou tient de l’illumination subite, toujours est-il qu’elle est solidement gonflée. Dans la bouche de celui qui a permis à la N-VA de s’installer au Fédéral. Parti qui entend scinder la sécurité sociale parce que les Wallons sont obèses. Qui a, à de multiples reprises, joué à monter des communautés les unes contre les autres. Où un ministre de l’Intérieur peut, impunément, lâcher des énormités juridiques "en tant que citoyen". Où un secrétaire d’État peut tweeter à outrance. Jouer à l’équilibriste sur le fil du racisme, sous couvert d’humour. Dénoncer la "démocratie des juges et des ONG".

Et là, c’est tout nouveau, menacer ouvertement les recteurs des universités, pour avoir émis une opinion ne lui convenant pas – il ne s’agissait pourtant pas d’ouvrir grand les frontières, mais de naturaliser la famille de Mawda, cette fillette fauchée par une balle policière. "Si les recteurs veulent jouer à un petit jeu politique sur les dossiers de migration, ils se prendront le retour de boomerang dans le visage. Tant sur le fond que publiquement." Ainsi tweetait Theo Francken en ce 31 mai 2018.

Ah mais non, malheureux. Il ne s’agissait pas de menaces, a rétropédalé Theo Francken. Mais de constatations. Les recteurs feraient bien de s’exprimer avec prudence, sur des dossiers individuels contenant encore tant d’incertitudes. La prudence, voilà la voie que devrait emprunter, de temps à autre, le secrétaire d’État. Lui qui semble rêver de ces "démocraties illibérales" où ni les tribunaux, ni les associations, ni les intellectuels ne devraient avoir l’outrecuidance de l’ouvrir.

Si Charles Michel entend déceler les signes de "trumpisation", il lui suffit de se regarder le nombril. Parce que son gouvernement compte quelques solides aspirants.

Au moins ne pourra-t-on ici nous reprocher notre familiarité, puisque l’on compare Theo Francken au Président de la première puissance mondiale. Si ça, c’est pas du prestige! Il y a quelques semaines, on l’avait qualifié, sans arrière-pensée, de "garçon". "Manque de respect", avait tonné Theo Francken. On pose donc la question à Charles Michel: proférer des menaces à l’encontre des universités, est-ce faire preuve de respect? Est-ce digne d’un membre de votre gouvernement? On aimerait dire qu’on attend une réponse du Premier. Seulement, on n’y croit pas trop.

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