Un kayak et un paquebot sont sur un lac

©Aude Vanlathem

Cela s’est passé mi-février, dans le Brabant wallon – morne plaine pour qui a la bougeotte et n’est guère motorisé. Un accident impliquant une de ces voiturettes électriques ne nécessitant pas de permis, qui a coûté la vie à deux jeunes filles.

Entendons-nous bien. L’idée n’est pas de contester ici la nécessité d’apprendre la prudence routière aux aspirants conducteurs. Ni de vanter les mérites de ces boîtes en carton pas toujours pilotées avec bonheur. Cela étant, quelque chose nous marque dans cette histoire – au-delà de ces vies stupidement gâchées.

Suite à ce drame, on a pointé le poids ou le manque de robustesse de ces voitures-jouets. Pas un mot, en revanche, au sujet du véhicule d’en face. Un corpulent SUV, monstre d’acier.

On connaît des coins où il faudrait être suicidaire pour se lancer à vélo.

Or il va bien falloir finir par en parler, de ces satanés "sport utility vehicules". Qui se multiplient plus prestement encore que les âneries débitées en campagne électorale. Jugez plutôt. En Belgique, leur part de marché a doublé entre 2012 et 2017 – jusqu’à représenter, à l’heure actuelle, un tiers des véhicules vendus.

On ne va pas épiloguer des heures sur cette tautologie physique. Qu’importent les progrès techniques: plus un véhicule est pataud, lourd, haut sur roues et rétif aux charmes de l’aérodynamisme, plus il consomme du carburant. Et pollue.

Est-il plus sûr pour autant? Même pas certain: aucune confirmation en ce sens ne semble se dégager des crash tests. Et certains sites spécialisés mettent en garde le conducteur à l’égard de ce faux sentiment de sécurité qui pourrait l’envelopper.

Voilà pour ceux qui siègent dans le SUV. Parlons à présent de tous les autres, en dehors. C’est cela que l’on entend questionner: la place de ces SUV.

Zéro, deux ou trois (si, si) roues: en déplacement, votre serviteur endosse la plupart du temps le costume d’usager (plus ou moins) faible à Bruxelles. À pattes, à pédales ou même sur une mopette. Et s’interroge fréquemment: le pilote de SUV s’est-il déjà demandé à quoi ressemblait, de l’extérieur, son précieux engin?

À un bunker sur roues, dont le déplacement constitue une agression spatiale permanente. Parce qu’il faut voir le gabarit: on connaît une tripotée d’enfants dont la tête ne dépasse même pas du capot, sur lequel ne manque que le pare-buffle. Glissez derrière le volant une personne baignant dans un sentiment de sécurité, volant au-dessus de la masse informe des autres usagers, ne voyant ni n’entendant les pauvres hères se déplaçant encore au niveau du sol, et vous obtenez un réel danger public. Tant sur les artères encombrées de la ville, où l’on ne compte plus les trams bloqués pour cause de mastodonte mal garé, que sur les routes de campagne – on connaît des coins où il faudrait être suicidaire pour se lancer à vélo.

On exagère? La description, certainement, mais pas le constat.

Une image vous parlerait-elle plus? Prenez les lacs de l’Eau d’Heure. Qui, par cette belle journée ensoleillée, grouillent de pédalos, planches à voile et autres kayaks. Vous viendrait-il à l’idée d’aller taper un gros paquebot dans le tas? Alors certes, la trajectoire d’un planchiste est un brin aléatoire. Certes encore, ce pédalo est aussi vif qu’une limace. Et oui, il est très imprudent de la part de ce kayak de couper ainsi la trajectoire d’un géant maritime. Rien de tout ceci ne doit faire oublier qu’un paquebot n’a pas sa place sur ces eaux tranquilles.

Allez, on vous laisse. On file acheter un Panzer. On s’y sentira plus en sécurité. C’est important, ça, le sentiment de sécurité.

Lire également

Publicité
Publicité