Benoît Mathieu

En Belgique, on a tendance à facilement s'énerver une fois sur la route. En fait, il suffit d'évoquer ce maudit mot "mobilité" pour nous faire râler. Alors il est temps de rappeler quelques chiffres.

Le week-end dernier, on est tombé sur un billet de la Revue nouvelle. "Intellectuels de tous bords, unissez-vous", qu’il se nommait. Pas qu’on se prenne pour un intellectuel, mais ce papier nous a vraiment parlé. Parce que, notamment, il s’attaque à ce qu’il nomme les "fast thinkers", ces sages du dimanche ressassant un nombre limité d’idées, mâtinées de "bon sens". Produisant une sorte de pensée prédigérée et un brin acide. Il met aussi le doigt sur une petite tendance à la mode. Cataloguer la personne qui rappelle certains faits – parfois pas toujours agréables –, ce qui permet de balayer d’un geste ample et dédaigneux la critique et les données sur lesquelles celle-ci est fondée.

Brillant article. Dont on s’écarte pour se pencher sur un domaine où les faits peinent à peser. Au hasard, la mobilité bruxelloise. Oui, encore.

Quelques piqûres de rappel, en ce pays où la congestion est réputée coûter, annuellement, quelque 8 milliards.

Dans la capitale, 70% de l’espace public sont consacrés à la voiture. Un mode de déplacement royalement inefficace.

On estime qu’en 2014, plus de 10.000 Belges sont morts prématurément à cause de la pollution de l’air. À l’échelle européenne, il est question de 500.000 personnes. C’est vrai, les études s’enchaînent et leurs conclusions chiffrées varient. Mais se ressemblent.

Ainsi, en 2015, la pollution serait-elle responsable de près d’une mort sur six de par le vaste monde. Autrement dit, trois fois plus que sida, paludisme et tuberculose réunis. Et quinze fois plus que les guerres et toutes autres formes de violence. Dans ce tableau de chasse flatteur, la pollution atmosphérique se taille la part du lion. À elle seule: 6 millions de morts. 4,5 millions, a-t-on aussi lu, ou encore 7 millions – mais qu’importe, vous avez compris le principe, et l’ampleur.

Bien sûr, Bruxelles n’est pas Le Caire ou Delhi, qui ont l’honneur de figurer au classement des villes les plus salopées du globe. N’allez pour autant pas croire que la qualité de l’air y est bonne; on n’est pas dans une pub Joyvalle, ici. Particules fines, dioxyde d’azote ou concentration d’ozone, les seuils fixés par l’OMS sont fréquemment et allègrement dépassés.

Ce n’est pas tout. Dans la capitale, 70% de l’espace public sont consacrés à la voiture. Un mode de déplacement royalement inefficace. Jugez plutôt: plus d’une tonne de ferraille à mettre en mouvement afin de véhiculer les fesses d’une personne. Plus d’un passager, direz-vous. Exact: en Europe, entre 1,1 et 1,2 sur les trajets domicile-travail. On passe à la fourchette 1,4-1,7 pour les trajets familiaux pour culminer à 1,6-2 pour les loisirs. Pas décoiffant. Et d’autant plus cocasse que la voiture d’un Bruxellois passe le plus clair de son temps (97,9%) à être immobile.

Inefficace, sans oublier meurtrier, menaçant la vie des usagers faibles. Pour faire bref, par kilomètre parcouru, un cycliste risque 18,5 fois plus d’être tué ou gravement blessé qu’un automobiliste, et un piéton, 6,5 fois – et là, on vous épargne les statistiques des décès et accidents corporels de 2005 à 2018.

Non, tout ceci ne relève guère de la fatalité. De Paris (où cela fait grincer des dents) à Milan, en passant par Amsterdam, Copenhague ou Madrid, des villes commencent à réduire le tribut sacrifié à la voiture individuelle. Qui sera ainsi bannie du centre d’Oslo dès 2019. Tout n’est pas perdu, semble-t-il.

Enfin. Jusqu’à ce que l’on inspecte le marigot bruxellois. Où l’on accorde encore de l’espace médiatique à un "automobiliste énervé" soutenant que les zones 30 constituent une hérésie. Logique: plus on va vite, moins on passe de temps sur la route, où prennent place les accidents. Où l’on doit se coltiner des associations du type "Droit de rouler et de parquer" qui se payent une crise d’apoplexie à chaque place de parking supprimée. Où la moindre tentative de rééquilibrage et de partage plus sensé de l’espace public est rageusement dénoncée comme une "politique anti-bagnole".

Et là, on se dit quand même que ce n’est pas gagné, cette histoire.

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