chronique

Formation ou révolution

Concepteur du plan CatCh (post Caterpillar)

Aujourd'hui, le chômage reste une triste réalité pour de nombreux Belges, à commencer par les plus jeunes. Et pourtant, les entreprises peinent à recruter celles et ceux qui moderniseront leurs activités. Il est temps de reconnecter travailleurs et entrepreneurs par l'enseignement. Pour la croissance économique, mais aussi pour la stabilité sociale.

Tout automobiliste attentif ayant eu la chance de faire le tour du petit ring de Charleroi aura remarqué l’énorme banderole apparue depuis une semaine sur la façade de l’entreprise Alstom. Celle-ci annonce en format XXL que l’entreprise recherche désespérément 90 nouveaux collaborateurs dont près de la moitié dans des métiers liés à l’ingénierie. Le fait qu’Alstom, entreprise dont la renommée n’est plus à faire, doive recourir à de bonnes veilles banderoles pour remplir ses écuries en dit long sur la difficulté de recruter des profils qualifiés.

En 2018, Alstom doit recourir à la technique des bonnes vieilles banderoles pour parvenir à recruter… Mais, en même temps, à Charleroi, le taux de chômage approche 20%.

Alstom est loin d’être un cas isolé. Plusieurs autres entreprises industrielles de Charleroi sont dans une situation comparable. On n’ose à peine imaginer le défi qui s’annonce pour une entreprise comme ThunderPower qui, si elle s’installe effectivement sur l’ancien site de Caterpillar, va probablement devoir recruter plusieurs centaines de collaborateurs à partir de mi-2019. Quel paradoxe dans une ville en pleine reconversion où le taux de chômage flirte toujours avec les 20% et s’élève à plus de 40% chez les 18-24 ans. Pire encore, on estime que parmi ces jeunes, un sur quatre peut être considéré comme ‘sherwoodisé’, c’est-à-dire vivant à la marge de la société en n’étant ni à l’emploi, ni à l’école ou ni en formation.

Ces statistiques et cette contradiction apparente avec la situation d’Alstom illustrent une fracture profonde et grandissante entre d’une part les travailleurs qualifiés du supérieur pour lesquels le chômage est quasi devenu un concept abstrait (en particulier les détenteurs d’une qualification dans les métiers techniques ou dans les sciences exactes), et d’autre part les travailleurs peu qualifiés pour lesquels la recherche d’emploi et la menace de la précarité est devenue une partie intégrante du quotidien.

L’historien et démographe français Emmanuel Todd n’hésite pas à parler d’une nouvelle lutte des classes entre les citoyens qualifiés et les autres autour d’une ligne de confrontation fondées sur les différences d’éducation. Selon lui, jusqu’aux années 60, nos sociétés reposaient sur un système social fondé sur l’alphabétisation de masse mais où moins de 5% de la population avaient fait des études supérieures. À partir de la fin des années 60, avec les révolutions technologiques successives, un besoin croissant de qualification émerge sur le marché de l’emploi mais il est simultané à l’esprit de Mai 68 où l’éducation supérieure se généralise comme un pas en avant dans l’émancipation individuelle. Ce phénomène culmine dans les années nonante avec en Belgique un tiers des jeunes qui sortent diplômés de l’enseignement supérieur.

Notre époque est marquée par un phénomène inquiétant de déconnexion croissante entre les besoins du marché du travail (toujours plus de qualifications) et la proportion de jeunes qui sortent diplômés du supérieur qui, première dans l’histoire belge, n’augmente plus depuis 10 ans. Les ratés de l’orientation ont conduit de nombreux jeunes à s’engager dans des filières sans débouchés qui ne font qu’exacerber ce déséquilibre.

Ce déséquilibre profond couplé au fait que les postes de travail peu qualifiés se raréfient sous le double coup de la mondialisation et de l’automatisation cisaille notre cohésion. La conséquence directe de cette dualité sur le marché du travail est un phénomène de fragmentation sociale entre une élite de masse qui est assez nombreuse pour vivre en cercle fermé et symétriquement, les citoyens restés calés au niveau de l’instruction de base qui se sont aussi repliés dans une économie de la débrouille et de la précarité. Ce processus s’est généralisé au point de faire émerger un affrontement des élites et du peuple qui est observable à chaque scrutin depuis Trump et le Brexit en passant par le FN en France ou la montée du PTB en Wallonie.

L’enjeu de la formation n’est donc pas qu’une question d’adéquationnisme économique mais aussi une question de stabilité sociale et de pérennité de notre modèle démocratique. Certaines de nos expériences à Charleroi dans le cadre du plan CATCH montrent qu’il est possible d’innover et de raccrocher certains de ces jeunes ‘sherwoodisés’ à des emplois en pénurie (par exemple sur les métiers du numériques ou de l’aéronautique). Mais combler les métiers en pénurie n’est qu’une première étape indispensable et il faut aller plus loin.

Il y a aujourd’hui urgence de rapprocher l’école du monde du travail, de réinvestir massivement dans l’enseignement supérieur en particulier dans les filières scientifiques et de moderniser les outils de formation. À l’image du Pacte d’excellence pour l’enseignement primaire et secondaire, il est de la responsabilité de notre prochain gouvernement d’entamer un travail global sur ces questions et de notre devoir de citoyen de faire de cette problématique un thème central de la campagne. Notre bien-être économique mais aussi notre démocratie en dépendent…

L'entreprise Alstom de Charleroi peine à recruter dans une ville où le taux de chômage flirte les 20%. Tout un symbole. ©Laurie Dieffembacq

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