chronique

Innovation et inégalités territoriales

Thomas Dermine

L'innovation technologique se concentre dans un nombre restreint de villes qui s’imposent comme des hubs technologiques internationaux. La chronique de Thomas Dermine.

Une étude récente de Mind the Bridge* montre que 67% des scale-ups européennes (start-ups en phase de croissance) sont localisées dans seulement 48 villes du continent. Dans la majorité des pays européens, une seule ville par pays est présente. C’est le cas au Royaume-Uni avec Londres, qui truste la première place du classement européen, mais est aussi la seule ville anglaise de la liste. Même chose en France, avec Paris, ou en Allemagne, avec Berlin. La Belgique apparaît comme une exception, avec deux villes classées: Bruxelles et Gand, respectivement 16e et 19e.

Raccrocher les villes de taille moyenne au train de la croissance globale devrait être une des premières priorités politiques.

Cette analyse illustre la forte concentration de l’innovation technologique dans un nombre restreint de villes qui s’imposent comme des hubs technologiques internationaux. Toutes les autres, bien qu’ayant été la colonne vertébrale de l’économie industrielle traditionnelle, ont tendance à être marginalisées. C’est là tout le paradoxe de l’économie numérique: alors que la technologie devrait permettre d’abolir les distances et donc de mieux répartir les richesses, on assiste à l’inverse à une augmentation des inégalités entre quelques agglomérations de rang international et le reste du territoire.

Janan Ganesh l’expliquait récemment dans le Financial Times en décrivant comment l’économie globale actuelle dépend essentiellement de deux facteurs de production: la connaissance et le capital financier. À l’inverse de ceux qui ont permis les précédentes révolutions industrielles (le travail et les matières premières), ils tendent à se réunir dans les grandes agglomérations urbaines plutôt que dans les villes moyennes.

L’analyse du territoire wallon nous offre un bel exemple de ce phénomène. Les villes de taille moyenne du sillon industriel qui longe l’E42 (Mons, Charleroi, Liège) doivent décupler leurs efforts pour garder une pertinence économique. À l’inverse, deux poches de richesse à proximité de villes internationales sont apparues ces 30 dernières années au nord et au sud de l’E411: le Brabant wallon profitant de l’effet métropolitain de Bruxelles et la région d’Arlon de celui de Luxembourg-ville.

Ce phénomène s’inscrit dans une tendance longue. Mais il a connu une forte accélération depuis l’avènement de l’économie et devient aujourd’hui une ligne de rupture de nos démocraties. Le Brexit n’en est qu’une expression. Le mouvement des gilets jaunes en France en est une autre. Dans ces deux cas, une population majoritairement rurale ou issue de villes marginalisées exprime son rejet par rapport à la concentration territoriale des richesses dans les grandes villes.

Raccrocher les villes de taille moyenne au train de la croissance globale devrait donc être une des premières priorités politiques car c’est un enjeu économique mais aussi un prérequis pour la stabilité de nos institutions démocratiques. Au vu de leur taille et de leurs ressources limitées, deux pistes peuvent être explorées pour ces villes. La première est la spécialisation sur des sous-secteurs spécifiques. Il est vain de croire que des villes de taille moyenne, comme Liège ou Charleroi, pourront s’imposer comme des hubs technologiques généralistes au vu de leur taille. Par contre, elles peuvent émerger dans certains sous-secteurs à condition d’y concentrer les talents et les ressources. Deuxièmement, ces villes doivent chercher à atteindre une masse critique en forgeant des alliances et en alignant leur stratégie avec celles des villes voisines faisant face aux mêmes défis. À l’exemple de la Northern Powerhouse Strategy en Angleterre, qui unit des villes comme Manchester, Liverpool, Leeds et Newcastle, ou encore la collaboration entre Séville et Malaga en Espagne. À méditer en Wallonie…

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