"Le Chardonneret", preuve que les grands romans font des petits films?

©Warner Bros

"Le Chardonneret", fresque de 2h30, décevra les amateurs de l’excellent best-seller de Donna Tartt. Comme bien d’autres adaptations de romans cultes.

"Le Chardonneret", de John Crowley

Note : 2/5

Avec Oakes Fegley, Ansel Elgort, Nicole Kidman, Luke Wilson…

Evidemment, il y en a, des grands films issus de grands livres. Mais ils constituent les exceptions qui confirment la règle: le public est souvent déçu par l’adaptation des romans qui l’ont marqué au fer rouge. Comme si l’intimité développée par la lecture n’était pas transposable à l’échelle et au réalisme du grand écran…

Les vraies réussites, donc, se comptent sur les doigts d’une main: "Les Liaisons Dangereuses" (1988) par Stephen Frears, d’après Choderlos de Laclos, "Blade Runner" (1983) de Ridley Scott d’après Philipp K. Dick, "Le Nom de la Rose" (1986) de Jean-Jacques Annaud d’après Umberto Eco (critiqué cependant par quelques puristes), ou "Misery" (1990) de Rob Reiner – considéré par Stephen King lui-même comme l’une des seules réussites parmi les (trop?) nombreuses adaptations de ses œuvres.

Comme si l’intimité développée par la lecture n’était pas transposable à l’échelle et au réalisme du grand écran…

Et puis il y a toutes ces adaptations, escortées par la sempiternelle rengaine: "le film est pas mal" (sous-entendu: "j’ai préféré le livre"). "Le Seigneur des anneaux" figure au sommet de cette liste, suivi de près par les Harry Potter ou les "Hunger Games". Jamais vous n’entendrez: j’ai préféré le film au livre. Mais plutôt la formule bien connue "tout y est, mais rien n’y est"… Traduisez: les ingrédients sont présents, mais pas la magie. Dans le même panier au rayon français, le récent "Au revoir là-haut" signé Dupontel, d’après le prix Goncourt de Pierre Lemaître.

Génies piétinés

Puis vient la liste (longue!) des catastrophes. Ces dernières années, on nous a gâché notre Roald Dahl ("Le bon gros géant", sans magie, après un "Charlie et la chocolaterie" sympathique mais beaucoup trop long). On nous a piétiné ce bon vieux génie de Jack Kerouac ("Sur la route", du pourtant très doué Walter Salles). Quant à Boris Vian, un Michel Gondry plein de bonne volonté nous a saccagé son "Ecume des jours" en multipliant les trouvailles visuelles qui nous éloignaient du propos.

Bande Annonce

On passera sur la science-fiction intelligente rendue limite débile ("World War Z"), et sur toutes ces sagas pour jeune public, édulcorées ou maladroitement héroïsés ("Le Hobbit", "A la croisée des mondes — La boussole d’or", "Narnia", "Eragon"…)

Pourquoi ça coince? La réponse est simple: rien ne peut dépasser la puissance de votre cerveau et les voies qu’il ouvre à l’imaginaire. Ni la science des plus aguerris des scénaristes. Ni les déluges d’effets spéciaux. Ni les stars dont vous adorez par ailleurs la voix et les gestes – à condition qu’ils n’essaient pas de vous faire croire en des personnes que vous avez faites vôtres, après les avoir façonnées de votre glaise intime.

Critique "Le Chardonneret"

Théo, 13 ans, a perdu sa mère lors d’un attentat au Metropolitan, alors qu’il admirait une toile de Fabritius, "Le Chardonneret". Confié à une riche famille de Manhattan, il préfère rejoindre un restaurateur d’art dans sa petite échoppe. Là, se repose Pippa, dans la même salle que lui, ce jour-là…

Voici un film où tout est surligné: les situations, les intentions, les émotions. Et jusqu’au jeu des acteurs, qui en font beaucoup trop. Tout est là pour maintenir le spectateur à distance. A commencer par le jeune héros, dont les sourcils éternellement froncés confinent au ridicule.

Le roman était-il inadaptable? Le cas du "Chardonneret" est un cas d’école, car des centaines de pages nous entraînent toujours plus profondément à la rencontre de la personnalité du jeune héros. Toute la trame repose sur le fragile chemin où vont se rencontrer un être traumatisé, et son inconscient blessé. Soit un combat essentiellement intérieur.

Or tout film repose, pour nous raconter le subtil, sur l’extérieur - puisqu’il est contraint d’utiliser le réel (les corps, les villes, la nature…), et donc un certain réalisme dans le traitement.

Pour évoquer les mêmes thèmes et créer les mêmes émotions, un cinéaste inspiré aurait sans doute emprunté d’autres chemins – des chemins contraires – à ceux de Dona Tartt dans son écriture. Car malgré les apparences, roman et cinéma ne partagent que peu de codes. Nous montrer docilement ce que raconte le livre constitue un glissement stérile d’un médium à un autre. Comme si le plat concocté par un cuisinier génial pouvait être transposé sous forme d’un énoncé, ou d’un schéma. Les ingrédients seront là, mais le goût sera perdu.

Lire également

Publicité
Publicité