Tamara Tatishvili: "En Géorgie, en Ukraine ou en Biélorussie, le cinéma est aussi une affaire de femmes"

Dans "Namme" (2017) du Géorgien Zaza Khalvashi, en clôture du festival, le 20 janvier, une centrale hydroélectrique assèche une source thermale qui soigne les malades du village. Le père de la famille Namme, qui en est la gardienne, se souvient alors d’une ancienne tradition: l’eau ne réapparaîtra pas sans l’accomplissement d’un sacrifice… ©Bozar

Sur les 17 films de la 2e édition de "Bridges", à Bozar, 9 ont été tournés par des réalisatrices. Une tradition soviétique, transformée en idéal d’émancipation européen.

Voilà une fenêtre étonnante sur le cinéma des pays qui forment le Partenariat oriental de l’Union européenne. La première édition de "Bridges", en 2018, avait braqué les projecteurs sur le cinéma particulièrement engagé d’Ukraine et sur les sujets plus traditionnels et familiaux de Géorgie. Cette année, Bozar y ajoute les films d’Arménie, d’Azerbaïdjan, de Moldavie et de Biélorussie. Mais cette 2e édition de "Bridges, East of West Film Days", du 16 au 20 janvier, révèle aussi la vitalité des femmes cinéastes dans la région, dont la doyenne, Lana Gogoberidze, sera présente, à 90 ans, pour la diffusion de son film de 1978, "Some interviews on personal questions" (20/1). Épinglons aussi "Asthenic Syndromes" (1990), de l’Ukrainienne Kira Muratova, qui vient de décéder, et les films de trois jeunes femmes tout feu tout flamme: Marysia Nikitiuk ("When the trees fall", 17/1), Salomé Jashi ("The dazzling light of the sunset", 19/1) et Elene Naveriani ("I am truly a drop of sun on earth, 19/1). Les coups de cœur de Tamara Tatishvili, représentante géorgienne à Eurimages et consultante du festival…

Neuf films sur dix-sept ont été tournés par des réalisatrices. Est-ce un hasard de la programmation ou une tradition bien ancrée dans la région?

"Les femmes s’en sont mieux sorties lorsque nous avons glissé vers l’économie de marché."

Je vais parler pour la Géorgie, que je connais le mieux, mais on peut extrapoler aux autres pays du Partenariat oriental: historiquement, la voix des femmes dans le cinéma soviétique a toujours été prise en compte malgré la domination masculine. Il y a quelques mois, les Russes ont rendu la pellicule d’"Uzhnuri" ("Tristesse"), de Nutsa Gogoberidze, qui avait été censurée à l’époque et que personne n’avait revu depuis 1934. En décembre, le film a été projeté pour les 90 ans de sa fille, Lana Gogoberidze, la doyenne du cinéma géorgien dont la propre fille, Salomé Aleqsi-Meskhishvili, est aussi une cinéaste reconnue. Une dynastie.

L’indépendance de la Géorgie, en 1993, a-t-elle accru cette particularité?

Lorsqu’on regarde les analyses économiques et le contexte social, les femmes s’en sont mieux sorties que les hommes durant cette période très difficile où nous avons glissé de l’économie planifiée à l’économie de marché. Eux perdaient leur statut professionnel et leur rôle de pater familias, tandis que les femmes se sont fait plus facilement à la nouvelle donne économique, en acceptant parfois la honte de boulots alimentaires ou de l’émigration en attendant de se réaliser plus pleinement dans leurs véritables aspirations. Et c’est ainsi que le cinéma contemporain de Géorgie, d’Ukraine ou de Biélorussie est souvent une affaire de femmes.

Namme - Bande annonce

Cela donne-t-il une couleur particulière à leur production, voire des films "genrés"?

On a récemment montré que les protagonistes des films de femmes sont, dans plus de la moitié des cas, aussi des femmes. Quant aux sujets, ils ont trait au féminisme et à l’évolution des rôles des femmes, depuis le cadre domestique jusqu’à la carrière professionnelle de leur choix. "Une famille heureuse" (2017) de Nana Ekvtimishvili en est un bon exemple. Après avoir été remarqué au festival Sundance et à la Berlinale, le film a été racheté par Netflix. Une première pour un film géorgien! Pareil pour "Christal Swan" (2018), que l’on verra jeudi. Sa réalisatrice, la Biélorusse Darya Zhuk, a refusé en bloc le modèle soviétique après son effondrement. Elle s’est lancée dans le DJing et voulait vivre son "rêve américain".

Dans une perspective d’un rapprochement avec l’Union européenne, il fallait se débarrasser au plus vite du modèle soviétique…

En Géorgie, on a même pris de l’avance: le cinéma se penche sur la période soviétique. "Hostages", de Rezo Gigineishvili, présenté l’an passé lors de la première édition de "Bridges", à Bozar, parle de cela. On y montre comment de jeunes naïfs ont été exécutés en 1983 pour avoir tenté de détourner un avion. Ils espéraient rejoindre le "monde libre" via la Turquie et vivre leur adolescence. On n’a jamais retrouvé leurs corps.

La crise des démocraties libérales qui frappe l’Europe et les Etats-Unis ne vous a pas échappé. Qu’en pense-t-on chez vous?

Tamara Tatishvili, représentante géorgienne à Eurimages et consultante pour "Bridges" à Bozar. ©Xavier Flament

Nous en parlons beaucoup. C’est à la fois intéressant et triste de voir que l’Europe ne se résume plus à la qualité du vivre-ensemble et à une vision commune. Pour nous, voir ses pays se replier et qu’émergent des mouvements opposés aux valeurs de l’Union, c’est un mauvais signal. Car pour nous qui sommes en bordure, l’Europe doit être un modèle. Or, ce qui arrive légitime le nationalisme de nos propres groupes radicaux.

Du pain bénit pour la Russie…

Je viens d’un pays où le pouvoir russe est un traumatisme historique. Et les relations restent compliquées. Ce reflux de l’idéal européen est bon pour la Russie et sa propension à l’isolement, au contrôle et à la domination.

Une domination ancienne… Comment se marquait-elle dans le cinéma régional?

Vous le verrez dans "Ma grand-mère" (1929) qui ouvre le festival "Bridges", ce mercredi. Le réalisateur Kote Mikaberidze s’y moque de la bureaucratie soviétique mais en se dissimulant derrière l’allégorie, l’autoironie et la satire. C’est peut-être ce qui nous rend, encore aujourd’hui, davantage philosophes.

géopolitique culturelle À Bozar

Aussi affûté soit-il, un programmateur artistique aurait bien du mal à concocter seul un festival comme "Bridges", qui débusque les pépites cinématographiques de 5 pays de la bordure orientale de l’Europe, organise des rencontres entre professionnels et rend compte des tensions qui traversent le Caucase. Cet exercice n’a été rendu possible que par la mise en œuvre d’une nouvelle matrice de programmation. Pour les grands projets, les 7 départements artistiques de Bozar (expos, musique, cinéma, littérature, agora, théâtre, architecture et lab) sont dorénavant croisés avec 11 "Geo-desks" qui représentent chacun une aire géographique du monde"Nous avons déjà recruté une vingtaine de personnes depuis 2 ans, se félicite Paul Dujardin, le CEO, et avec un profil non plus artistique mais académique." Ceux-ci doivent être au fait des enjeux géopolitiques, manier les langues et disposer d’un réseau ici et sur place. Ainsi, les choix artistiques des programmateurs ne restent-ils pertinents que s’ils sont enrichis de la réalité du terrain et en phase avec les grands enjeux contemporains comme la question des frontières de l’Europe dans le cas de "Bridges". Une nouvelle manière d’aborder la complexité d’un monde devenu multipolaire, de valoriser la stratégie maison de partenariats et de trouver les moyens nécessaires pour mettre en œuvre cette ambitieuse politique.

 

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