Comment empêcher la disparition des insectes?

©Dieter Telemans

L’"Armageddon des insectes" était annoncé depuis de nombreuses années. Comment sauver les insectes de l'extinction? Voici des pistes de solutions.

Si vous demandez à un entomologue de vous résumer le problème, il vous parlera probablement de votre pare-brise. Il y a une vingtaine d’années, quand vous preniez la route en été, votre trajet était rythmé par le nettoyage des insectes fauchés par la vitesse de votre engin. Aujourd’hui vous ne roulez pas moins vite, mais la vitre reste propre. C’est le "windshield phenomenon": il n’y a plus d’insectes à tuer. Ou si peu.

La communauté scientifique a mis longtemps à documenter le phénomène. On sonne l’alarme à intervalles réguliers sur la disparition des grands mammifères ou des oiseaux, on parle bien sûr des populations d’abeilles, mais la masse des insectes, qui représentent les deux tiers des animaux terrestres, est longtemps restée dans l’ombre.

Une solution à six pattes qui est sous notre nez

L’équation est simple: l’agriculture décime les insectes, l’agriculture doit changer. Cela signifie-t-il en finir avec les intrants chimiques? Ce n’est bien sûr pas ce qu’on vous dira chez les géants du secteur, pour qui ils sont hautement profitables. À l’échelle mondiale, le marché des pesticides représentait 75 milliards de dollars en 2017, et il devrait continuer de croître pour totaliser 90 milliards de dollars en 2023, selon une récente étude de TechSchi Research. Il est porté par les politiques agricoles qui continuent de favoriser les intrants, et les producteurs – Syngenta, Bayer, AG, BASF – pensent continuer de convaincre agriculteurs et régulateurs avec le développement de nouveaux produits, des nanopesticides, pour assurer leur croissance.

"Il est essentiel d’être proactif, de fixer des objectifs précis: avant d’annoncer la suppression de tel ou tel intrant, il faut investir dans la recherche de solutions."

On ne sauvera pourtant pas les insectes sans sortir du "dogme" de la révolution verte, estime Frédéric Francis, professeur d’entomologie fonctionnelle à Gembloux (ULg). "Est-ce que la production agricole est compatible avec la diversité entomologique, j’en suis convaincu. Mais ça demande un changement de mentalités." On ne parle pas d’une suppression totale des pesticides de synthèse. Entre la révolution verte et le tout bio, un concept s’impose doucement: la lutte intégrée contre les ravageurs (LIR), qui ne prévoit le recours à la chimie qu’en dernier ressort.

Une agriculture intelligente

Pour éviter les pesticides, on peut savamment jouer avec les odeurs et autres signaux que perçoivent les insectes, explique Frédéric Francis. Au cas par cas, les chercheurs peuvent développer des substances qui attirent le ravageur, pour mettre en place des systèmes de pièges, ou au contraire intégrer des révulsifs. Ou même des molécules qui attirent les prédateurs ou les parasites du nuisible. Et avant même d’aller jusque-là, remplacer une monoculture par une culture mixte peut tout changer.

Alternez pois et céréales, la mixité brouille le signal d’appel lancé vers les ravageurs, qui viennent donc moins nombreux. Au passage, l’azote produit par les racines de pois nourrit les céréales – le fertilisant est naturel. L’université de Gembloux teste par exemple la cameline – le "lin bâtard" – à partir de laquelle on peut faire de l’huile. "En en semant une bande de 9 mètres tous les 27 mètres, soit trois passages de machines agricoles, on attire les pollinisateurs sans entraver la production. ça demande un peu d’adaptation, mais ça permet de réduire les intrants."

Le sevrage de pesticides peut aussi passer tout simplement par le recours à des insectes alliés, souligne Krys Wyckhuys, entomologiste de l’université de Queensland. Il a, lui aussi, dédié sa carrière à la lutte biologique contre les ravageurs, et il démontre, par l’exemple, que les insectes sont une partie de la solution. En poste au Vietnam depuis six ans, il a mené des travaux qui ont permis de sauver le manioc d’un insecte invasif, une cochenille. "On a sourcé qu’elle venait du Paraguay, on a utilisé une guêpe parasite de la région et on a sauvé quatre millions d’hectares", explique-t-il. Des exemples de succès de "contrôle biologique" de ce type, on en compte par centaines – des coccinelles pour vos pucerons? –, et ils offrent, selon lui, une alternative puissante aux pesticides. Dont le besoin ne va cesser de croître dans un contexte de mondialisation où des ravageurs inconnus débarquent dans les cultures, et l’Europe n’échappe pas à ce phénomène.

"Mais il ne faut pas s’imaginer que quand il y a une solution dans un cas précis, elle est forcément réplicable, c’est un travail de longue haleine, souligne de son côté Frédéric Francis. Des solutions, il y en a, mais il est essentiel d’être proactif, de fixer des objectifs précis: avant d’annoncer la suppression de tel ou tel intrant, il faut investir dans la recherche de solutions. On peut les trouver, mais on ne les met pas en place en un claquement de doigts." Résultat, quand l’Union européenne interdit des néonicotinoïdes au nom de la survie des abeilles notamment, la Belgique s’empresse de demander une dérogation pour la survie de ses producteurs de betteraves. Ce qu’il manque encore, pour Frédéric Francis, c’est la définition d’objectifs précis en termes de remplacement d’intrants, assortis de financements suffisants pour la recherche de solutions.

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