interview

"Nous sommes contraints à faire mieux avec moins" (Hubert Reeves)

©AFP

L’astrophysicien Hubert Reeves s'est toujours battu pour la sauvegarde d'une planète saine. Il affiche ses inquiétudes mais croit toujours que "l’avenir est ce que nous en ferons. Les possibilités de changer sont toujours là".

Sous ses airs de vieux sage, l’astrophysicien franco-canadien Hubert Reeves a gardé intactes sa passion pour la défense de notre planète et son envie de comprendre l’univers qui nous entoure.

Aujourd’hui à la présidence d’honneur de l’Agence française pour la biodiversité, il affiche un optimisme qui tranche avec la morosité ambiante. "Les possibilités de changer ce qui paraît inéluctable existent, croit-il. L’avenir n’est pas nécessairement bouché comme on le présente systématiquement."

À 85 ans, vous continuez de publier fréquemment divers ouvrages sur votre thème de prédilection: l’astronomie, un sujet toujours aussi passionnant…

Oui, parce qu’aussi loin que je me souvienne j’ai toujours eu, et encore aujourd’hui, cette soif d’essayer de connaître ce qui nous entoure, de comprendre ce qui se passe autour de nous, d’appréhender notre rapport à l’immensité, aux étoiles, et de déterminer quels événements sont responsables de notre existence et de nos capacités exceptionnelles. C’est quelque chose qui m’a toujours fasciné et me fascine encore…

Quand on parle d’astronomie, on touche indirectement à la spiritualité, ce qui est évidemment un peu contradictoire avec le caractère très scientifique de cette discipline…

Sommes-nous seuls? On arrivera peut-être et même, certainement, un jour à y répondre. Mais pourquoi sommes-nous là et qui sommes-nous, ce sont des questions auxquelles il appartient à chacun de donner sa réponse.

Oui, il y a toujours eu une forme de confusion, de mélange des genres. Mais l’astronomie est une science qui porte sur des faits. Elle étudie l’univers qui est effectivement un sujet d’analyse scientifique mais qui est aussi un sujet très philosophique renvoyant à l’ontologie et aux questions fondamentales telles que: la vie a-t-elle un sens? C’est une question tout à fait normale, très humaine, que tout le monde se pose, et qui s’adresse aussi à l’astronomie en espérant que cette science va pouvoir y apporter une réponse. Mais elle ne peut pas apporter des réponses sur le plan des valeurs, elle ne vous dira jamais si la vie a du sens ou non.

En revanche, elle vous dira dans quel univers nous habitons à partir de quoi chacun pourra poursuivre sa réflexion philosophique. Les deux domaines sont donc clairement à séparer. Il y a le "comment ça marche" qui relève de la science et le "bien et le mal" qui relèvent de l’éthique, de la morale.

La science vous dira comment les atomes fonctionnent mais ne vous dira jamais si quelque chose est bien ou mal. Et pour trouver des réponses à ce genre de question, il faut réfléchir sur ce que l’on veut faire de notre société.

À lire vos ouvrages, on a l’impression que nous vivons-nous un âge d’or de l’astronomie sans précédent dans l’histoire. On multiplie les découvertes qui amènent à se poser de nouvelles questions. C’est sans fin…

Les problèmes d’environnement et écologiques que nous rencontrons aujourd’hui, la façon dont nous saccageons notre planète, ne contribuent certainement pas à entrevoir un avenir rassurant pour cette planète.

Cela apparaît comme une quête sans fin, effectivement. À chaque fois que l’on découvre quelque chose cela ouvre de nouveaux horizons à explorer. Maintenant, ce processus est-il vraiment sans fin? On n’en sait rien. Cette recherche sera-t-elle limitée par notre intelligence? Je le crois. Nous avons une capacité d’abstraction incroyable, comme aucun autre être vivant sur cette planète, mais cette faculté est, je pense, limitée et il y aura toujours des choses que nous ne parviendrons pas à comprendre.

Et donc, on ne comprendra jamais complètement cet univers qui nous entoure? Et on ne répondra donc jamais aux questions essentielles: qui sommes-nous? Pourquoi sommes-nous là? Sommes-nous seuls?

Sommes-nous seuls? On arrivera peut-être et même, certainement, un jour à y répondre. Mais pourquoi sommes-nous là et qui sommes-nous, ce sont des questions auxquelles il appartient à chacun de donner sa réponse. Ces réponses ne sont en aucune manière écrite dans le ciel. Chacun doit décider comment il veut mener son existence. Nous sommes évidemment aidés par ce que nous observons mais la science ne peut répondre à cette question. La science sait faire des bombes atomiques mais elle est et restera à jamais incapable de vous dire si c’est une bonne idée ou non de le faire.

La Nasa a déclaré récemment être désormais sur la voie pour découvrir "de nouveaux mondes habitables". Pensez-vous que ce soit possible? L’homme colonisera un jour d’autres planètes?

Possible, très certainement. Aucun argument sérieux n’existe pour prétendre que ce n’est pas possible. Existe-il d’autres lieux habitables pour l’homme? Ça, personne n’a encore la réponse à cette question. Beaucoup de travaux très intéressants sont actuellement menés autour des exoplanètes, ces planètes qui orbitent autour d’autres soleils, et je ne serais pas étonné qu’un jour, peut-être même plus proche que ce que l’on imagine, ces travaux aboutissent à la découverte d’environnements susceptibles d’accueillir la vie.

Le microbiologiste australien Frank Fenner prédit la disparition de l’humanité au cours des 100 prochaines années. La cause de cette extinction serait, selon lui, l’explosion démographique et la consommation effrénée. De la même manière, Stephen Hawking, lui, prédit que l’humanité n’a plus 1.000 ans à vivre sur Terre. De plus en plus de scientifiques commencent à être résolument pessimistes quant à notre avenir…

Je ne partage pas du tout ce pessimisme; je partage en revanche l’inquiétude qui nourrit leur pessimisme. Les problèmes d’environnement et écologiques que nous rencontrons aujourd’hui, la façon dont nous saccageons notre planète, ne contribuent certainement pas à entrevoir un avenir rassurant pour cette planète.

Un meilleur avenir passe forcément à mon sens par beaucoup de recherche, beaucoup d’innovations qui apportent une meilleure qualité de vie pour tous.

Mais je constate aussi qu’il y a beaucoup de gens qui réagissent; il y a notamment eu la COP21 qui a lieu à Paris; il y a aussi des comportements qui changent. Je crois que personne ne peut raisonnablement dire que dans 10 ans, dans 100 ans, dans 1.000 ans, l’homme ne sera plus. C’est de l’imagination pure. L’avenir est inconnu. L’avenir est ce que nous en ferons. Les possibilités de changer sont toujours là.

Je crois que le danger majeur, aujourd’hui, c’est le réchauffement climatique. Mais les possibilités de changer ce qui paraît inéluctable existent et je suis convaincu que l’avenir n’est pas nécessairement bouché comme on le présente systématiquement. Ce point de vue pessimiste qui domine a, qui plus est, une mauvaise influence car il engendre la morosité et cette morosité c’est déjà une façon de démissionner. Quand on dit "c’est foutu", c’est là que c’est déjà foutu. Or c’est exactement le contraire dont nous avons besoin aujourd’hui.

Comment expliquez-vous que malgré les appels urgents et répétés en faveur d’une meilleure protection de notre planète, malgré les signaux d’alerte, il n’y a pas de prise de conscience globale? C’est dans la nature de l’être humain de ne pas se soucier des conséquences futures des actes qu’il pose aujourd’hui? D’être égoïste?

Il y a de ça très certainement. On ne veut pas voir. Quelqu’un qui réfléchit un peu ne peut raisonnablement pas ne pas être accablé de la situation actuelle. Il y a ce réflexe chez l’être humain de ne pas vouloir voir le danger, de chercher à casser le thermomètre. Cela tient évidemment aussi à cette envie qu’il a en lui de faire du profit, de préférence quasi immédiatement sans se soucier des problèmes qui vont inévitablement se poser après coup. C’est ce qu’on appelle le "PFH"…

Le PFH?

Oui, le "putain de facteur humain" dont on est bien obligé de tenir compte et qui explique cette tendance au profit immédiat, cette tendance à ne pas vouloir voir…

Que pensez-vous de l’idée de décroissance qui suppose de consommer de manière beaucoup plus responsable?

Quand on parle décroissance, je crois surtout qu’il faut commencer par préciser la notion et se demander une "décroissance de quoi?" Si c’est pour traduire l’idée que nous exploitons de manière sauvage nos ressources naturelles et que l’empreinte écologique que nous laissons sur la planète est bien trop importante, que nous avons besoin de gérer ces ressources dont les réserves ne sont pas infinies, alors cela a tout à fait du sens.

Mais la décroissance ne doit pas faire obstacle à notre recherche de la qualité de vie. Ce que je veux dire par là c’est qu’appliquer une politique générale de décroissance pour tous reviendrait à abandonner une partie entière de l’humanité à son sort. Sachant qu’il a plusieurs milliards de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté, si nous abandonnons nos recherches pour améliorer la qualité de la vie, nous les abandonnons. C’est évidemment inacceptable.

Un meilleur avenir passe forcément à mon sens par beaucoup de recherche, beaucoup d’innovations qui apportent une meilleure qualité de vie pour tous. L’environnement au sens large est par exemple un domaine susceptible de générer beaucoup d’emplois pour l’avenir comme le sont également tous les initiatives et projets autour du renouvellement du comportement social, éthique, d’engineering, etc. En fait, plutôt que de décroissance, nous sommes contraints à faire mieux avec moins.

La politique ça ne vous a jamais tenté?

Pas du tout. Parce que faire de la politique, c’est forcément entrer dans un parti et cela revient à pratiquer une forme de clivage qui est, à mon sens, négatif. Je pense que c’est plus utile d’essayer d’influencer les décideurs par le lobbying. Et faire en sorte de rappeler en permanence aux gouvernements les promesses qu’ils ont faites. Par exemple, à force de persuasion, nous sommes parvenus à créer, en France, une agence nationale pour la biodiversité qui est train de montrer toute son utilité.

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