interview

Bertrand Piccard (Solar Impulse Foundation): "Greta Thunberg et moi sommes complémentaires"

Bertrand Piccard devant le Solar Impulse 2 ©AFP

En visite à Bruxelles à l’occasion du Trade Forum organisé par Credendo, Bertrand Piccard s’est penché sur la question de la responsabilité des entreprises face à l’urgence environnementale. Devant un panel composé de chefs d’entreprise, le fondateur de la fondation Solar Impulse a appelé à l’action, prônant l’innovation pour combattre le changement climatique.

Psychiatre de formation, Bertrand Piccard est surtout connu pour sa propension à l’exploration. Son principal fait d’armes étant d’avoir réalisé, entre mars 2015 et juillet 2016, un tour du monde à bord du Solar Impulse, un avion entièrement alimenté par énergie solaire, sans une once de carburant. Fort de cet exploit et de la notoriété gagnée, le Suisse se consacre aujourd’hui, par l’intermédiaire de sa fondation, à répertorier et promouvoir des solutions concrètes à la lutte contre le changement climatique.

Les entreprises pour donner l’exemple

"Nous sommes en train de sélectionner 1.000 solutions rentables pour protéger l’environnement. Notre but est de les amener aux entreprises et aux gouvernements afin de montrer comment atteindre des objectifs environnementaux beaucoup plus ambitieux", nous expose-t-il. Avec aujourd’hui 270 solutions concrètes labellisées, la fondation Solar Impulse espère servir d’incitant aux entreprises pour passer à l’action, sans attendre les autorités. "Les entreprises peuvent faire beaucoup par elles-mêmes", assure-t-il, avant de poursuivre: "La plupart des solutions qui permettent de protéger l’environnement sont rentables, créatrices d’emploi et de profit."

À chaque minute qui passe, l’écart entre ce qu’on fait et ce qu’on devrait faire s’agrandit.


Même si l’exemple émane, selon lui, des entreprises, la responsabilité des autorités n’en est pas moins cruciale. "Il ne faut pas oublier le rôle du politique: permettre aux citoyens de vivre bien et en sécurité. Ce n’est pas le cas actuellement.", assène-t-il. "Il faut réactualiser les standards et les réglementations en matière de protection de l’environnement. Beaucoup d’entreprises se cachent derrière la légalité de leurs actions pour ne pas changer. C’est la grosse excuse. Il est aujourd’hui légal de mettre autant de CO2 qu’on veut dans l’atmosphère, autant de plastique qu’on veut dans l’océan, ce n’est pas réglementé et c’est scandaleux."

L’écologie comme vecteur de profit

Selon Bertrand Piccard, le véritable incitant des entreprises à la défense de l’environnement n’est donc pas (encore) réglementaire mais bien commercial. Ici, il prône l’efficience comme vecteur de profit sensé et écologique. "Aujourd’hui, le gros problème, c’est l’inefficience, le gaspillage de ressources à cause d’infrastructures archaïques. Il y a énormément d’argent à gagner en diminuant les émissions de CO2. Il faut voir le CO2 comme un marqueur d’inefficience, pas seulement de pollution", avance-t-il.

La plupart des solutions qui permettent de protéger l’environnement sont rentables, créatrices d’emploi et de profit.


C’est précisément ce changement de paradigme qui est au centre de la pensée de l’explorateur suisse. Par l’action de sa fondation, il espère donner un sens économique et commercial aux solutions écologiques. "Aujourd’hui il faut la croissance qualitative. C’est-à-dire, celle qui permet de créer des emplois et de faire du profit en remplaçant ce qui est polluant et inefficient par ce qui est efficient et protège l’environnement. C’est le marché industriel du siècle."

Des solutions concrètes

D’après Bertrand Piccard, le changement de paradigme se fait de plus en plus visible. D’abord par l’évolution des mentalités au sein des entreprises mais surtout lorsque celles-ci adaptent leur mode d’action.

Même si elles restent minoritaires et manquent de soutien politique, des initiatives concrètes existent et sont mises en lumière par la fondation Solar Impulse. En guise d’exemples belges de solutions à suivre, Bertrand Piccard cite Umicore, "un exemple de transition magnifiquement réussie, du charbon et la sidérurgie aux LED et panneaux solaires à haut rendement, notamment"; Colruyt et "son développement remarquable de filières dans l’éolien et l’hydrogène"; ou encore EDF Luminus, "qui a mis au point un système de contracting avec ses clients pour stocker de l’énergie dans du froid".

La lutte climatique est le marché industriel du siècle.


Ce n’est donc pas le retard technologique ou la difficulté d’application pratique des solutions qui grèvent la lutte contre le changement climatique mais bien l’inaction, causée par "la crainte du changement, la paresse et le court-termisme". Bertrand Piccard l’affirme d’ailleurs: "Nous pourrions, dès aujourd’hui, diviser par deux les émissions de CO2".

Manque de temps

S’il se dit optimiste quant à la quantité de solutions existantes, Bertrand Piccard l’est beaucoup moins face à l’horizon de temps disponible pour les mettre en œuvre. "Notre réaction est linéaire et le problème est exponentiel. À chaque minute qui passe, l’écart entre ce qu’on fait et ce qu’on devrait faire s’agrandit", alerte-t-il.

Nous pourrions, dès aujourd’hui, diviser par deux les émissions de CO2.

Face à l’urgence, Bertrand Piccard propose l’action. D’autres, comme Greta Thunberg, alertent. En cela, l’explorateur juge leurs rôles hautement complémentaires. À ce sujet, il résume, le sourire en coin: "Quand Greta Thunberg passe avant moi, le public panique et désespère. Quand j’arrive après elle, avec des solutions labellisées, tout le monde se dit que c’est fantastique, qu’il faut utiliser ces solutions. Et vite."


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