interview

"Cet été extrême sera la norme dans quelques dizaines d'années"

Un poisson désséché sur une partie du lit de la Loire, à Montjean-sur-Loire, le 24 juillet. ©AFP

Pour la climatologue Valérie Masson-Delmotte, il est urgent de développer une culture du risque climatique pour s'adapter au réchauffement en cours.

L’Europe étouffe. Record absolu de chaleur en Belgique: alors que le code "rouge" canicule a été déclenché pour la première fois, Kleine-Brogel a enregistré mercredi une température de 39,9°C pour la première fois depuis le début des observations en 1833. Les Pays-Bas et la France enregistraient également des températures records, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou encore l’Italie suffoquent aussi.

Autant de manifestations du réchauffement climatique, souligne la climatologue française Valérie Masson-Delmotte, directrice de recherche au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), co-présidente au Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (Giec) et élue par la prestigieuse revue "Nature" comme l’une des dix personnalités de l’année 2018.

À quelles conclusions la succession de vagues de chaleur que l’on vit notamment en Europe amène la climatologue que vous êtes?

Une fois qu’on détecte un changement important des températures, il faut mener un travail d’attribution: en identifier la cause. Ce travail n’a pas encore été fait pour l’épisode en cours, contrairement à la vague de chaleur de juin. Une équipe internationale de chercheurs a conclu que l’occurrence d’un événement de ce type qui a battu des records avait été rendue au moins cinq fois plus probable parce que nous avons perturbé le climat. Et on remarque que les modèles de climat dont nous disposons ont plutôt tendance à sous-estimer l’intensification que l’on observe.

"Ce qu’on observe est ce qui avait été anticipé il y a une trentaine d’années"

Est-ce à dire que le phénomène est plus rapide que ce qu’on avait anticipé?

Non: quand on regarde sur les grandes tendances planétaires, ce qu’on observe est ce qui avait été anticipé il y a une trentaine d’années. Il faut être très prudent sur des événements ponctuels ou sur ce qu’on observe sur une dizaine d’années. Le fait d’avoir cet épisode très chaud, c’est une situation atmosphérique particulière, une forme de hasard. Mais dans un climat qui se réchauffe, ce type de phénomène est appelé à devenir plus fréquent et plus intense: on en voit une des manifestations et il faut s’attendre à ce que ça se poursuive. Même pour un réchauffement de l’ordre de 1,5°C en 2040-2050, on s’attend à un doublement de la fréquence des canicules dans des régions comme la France ou la Belgique.

Où en sont les prévisions à long terme? À quoi s’attendre en Europe dans les décennies qui viennent?

Un effort a été fait ces dernières années pour développer des simulations régionale permettant d’avoir un diagnostic plus fin. Dans le cas de la France, ça donne des probabilités d’avoir dans les prochaines décennies des températures autour de 50°C, sans prendre en compte les îlots de chaleur dans les villes. À l’horizon 2100, dans des scénarios où on continue à ajouter des gaz à effet de serre dans l’atmosphère, on arrive à des extrêmes de températures qui augmentent de 6 à 13°C de plus que les extrêmes chauds récents. Or on a été jusqu’à 46 dans le Gard en juin… À l’échelle globale, un nouvel exercice de modélisation du climat est en cours.

"On n'est pas prêts au climat que nous vivons"

Même en parvenant à enrayer le réchauffement, certains de ses effets vont se poursuivre, d’où l’importance d’une culture de l’adaptation…

Oui, même si l’on parvient à aller vers la neutralité carbone et à maîtriser le réchauffement global, le niveau des mers va continuer de monter pendant très longtemps. Mais déjà aujourd’hui: on voit qu’on n’est pas prêts au climat que nous vivons et à sa variabilité. On le voit par exemple pour l’eau, là on est en situation de crise. On a des vagues de chaleur, on met en place des systèmes d’alerte, mais les logements ne sont pas adaptés pour avoir un confort nocturne dans les grandes villes quand on a ces épisodes chauds.

Ca donne des probabilités d’avoir dans les prochaines décennies des températures autour de 50°C, sans prendre en compte les îlots de chaleur dans les villes.

On peut s’interroger sur l’aménagement de nos modes de vie: j’ai vu des travailleurs qui souffraient, littéralement, sur des chantiers en rue. À partir de quand considère-t-on qu’il est dangereux de faire un travail qui implique un exercice physique en extérieur? En France, il n’y a pas de réglementation. Ca fait partie des questions qui peuvent être posées. Ce qui est aujourd’hui un été extrême, ça sera la norme dans quelques dizaines d’années.

Il faut passer de la gestion de crise à l’anticipation, dites-vous en somme.

Valérie Masson-Delmotte, climatologue et co-présidente au Giec. ©Twitter

Oui, et c’est aussi le message que portent les assureurs: la situation est délicate par rapport au fonctionnement des systèmes de mutualisation de risque des assurances si on n’agit pas pour réduire la vulnérabilité aux aléas climatiques. Si les coûts associés à ces dommages vont croissant, comment faire tenir nos systèmes d’assurance?

"On a un énorme déficit de formation et d’éducation sur ces questions"

Comment jugez-vous la réception dans la société des appels des scientifiques?

Il y a vraiment une prise de conscience très large parmi un certain nombre d'acteurs de la société - dans certaines communes, entreprises, chez certains décideurs politiques. Et il y a une prise de conscience extrêmement large parmi les plus jeunes partout dans le monde. Je les appelle la génération anthropocène. C’est une génération qui a grandi avec cette réalité, et qui ne voit pas le monde comme ceux qui ont appréhendé ces choses de manière plus superficielle par rapport à leurs valeurs. Mais à côté de ça, on a un énorme déficit de formation et d’éducation sur ces questions.

N’est-ce pas contradictoire? Des jeunes imprégnés du sujet mais mal éduqués?

C’est comme un tableau impressionniste: si on ne fait que regarder chaque touche de couleur - une vague de chaleur, une controverse, une négociation climat – on a du mal à lui donner du sens.

Même s’il y a une prise de conscience, il n’y a pas forcément des repères précis pour savoir: qu’est-ce qui change chez moi? Qu’est-ce qui va continuer à changer? Quels sont les risques associés? Des éléments importants pour créer une culture du risque, pour mettre en place des stratégies d’adaptation. Pour beaucoup, il n’y a pas d’image d’ensemble. C’est comme un tableau impressionniste: si on ne fait que regarder chaque touche de couleur - une vague de chaleur, une controverse, une négociation climat – on a du mal à lui donner du sens. Il manque des clés pour comprendre et des clés pour agir. 

Vous avez participé lundi à l’Assemblée nationale à la réunion à laquelle était également présente l’activiste Greta Thunberg. Elle a subi de nombreuses attaques de la part de députés, ça vous a choquée?

J’ai été choquée qu’on la présente comme une "égérie" du mouvement de jeunesse: c’est un terme qu’on n’aurait pas utilisé pour un jeune homme, et j’ai été choquée des commentaires sur son apparence physique, son comportement. Ce que je vois c’est une espèce de contre-offensive qui vise à faire détester une personne plutôt qu’avoir une discussion de fond sur la question. C’est préoccupant.

"Greta Thunberg nous interroge sur la raison de notre laissez-faire par rapport au climat"

En quoi cette voix est-elle utile à vos yeux au débat climatique?

Valérie Masson-Delmotte aux côtés de Greta Thunberg ©AFP

Quand je l’ai entendue la première fois, elle m’a fait penser au discours de La Boétie sur la servitude volontaire, qu’il avait écrit adolescent où il s’interrogeait sur la raison pour laquelle les sociétés de son époque acceptaient de vivre avec une tyrannie – un régime autoritaire qui gouvernait pour le profit de quelques-uns et pas dans l’intérêt général. Et il s’intéressait sur la raison de ce laissez-faire dans la société. Quelque part je pense que Greta Thunberg nous interroge sur la raison de notre laissez-faire par rapport au climat, au risque climatique. Pourquoi on n’a pas une action collective plus ambitieuse, plus efficace, maintenant. Parfois on a peut-être besoin d’entendre la parole de personnes qui sont plus mures que leur âge, qui ont un regard différent, peut-être parfois plus lucide, sans compromis, sans compromission.

Ce qui me gêne, c’est une sorte de personnification de cette impatience de la jeunesse sur une seule personne alors qu’il y a beaucoup d’autres jeunes qui sont actifs sur la question et qui gagnent à être entendus également. Cet effet de loupe médiatique doit être très lourd à porter pour elle.

Comme beaucoup, elle traduit des travaux du Giec qu’il nous reste une décennie pour changer les choses. Partagez-vous ce message?

Je résume plutôt l’état des connaissances en disant: chaque année compte. Greta Thunberg a pris ce qu’on appelle le "budget carbone résiduel", c’est-à-dire la marge de manœuvre qui nous reste pour les émissions futures de carbone compatible avec la stabilisation du réchauffement à 1,5°C avec deux chances sur trois d’y arriver. Elle a pris ce chiffre de 420 milliards de tonnes de carbone, on en émet 42 milliards par an. Mais dans le rapport du Giec, on a une plage d’incertitude qui est importante: en gros, au rythme de nos émissions, la marge de manœuvre est de l’ordre de dix à vingt ans avec une incertitude d’une dizaine d’années.

Donc dans le pire des cas, ça peut vouloir dire qu’on a déjà les conditions d’un réchauffement de 1,5°C...

Oui. En tout cas, pour contenir le réchauffement à 1,5°C, la fenêtre d’opportunité qui nous reste est minuscule. Si on n’agit pas maintenant, dans les années à venir, on va dépasser 1,5°C. Cela étant, je suis mal à l’aise avec un discours qui suggère qu’au-delà d’un certain niveau de réchauffement, par exemple 1,5°C, on a un emballement. Mais en termes de risques, on a tout intérêt à contenir le réchauffement au niveau le plus bas possible. Il n’y a pas un seuil qui permet d’éviter le risque climatique: on le voit aujourd’hui, des effets à 1°C.

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