analyse

Cinq ans après Paris, un nouvel espoir pour le climat

Le secrétaire d'État américain John Kerry lors de la conférence de Paris. Il est aujourd'hui représentant spécial de Joe Biden pour le climat. ©AFP

Le réchauffement climatique semble suivre inexorablement son cours, mais les annonces d'objectifs "zéro émissions nettes" se sont multipliées ces derniers mois: les ambitions nationales convergent sensiblement vers l'objectif global.

Cinq ans après l’adoption de l’accord de Paris, un vent d'optimisme souffle sur la planète des négociations climat. Pas seulement parce que l’élection de Joe Biden annonce le retour dans le jeu des États-Unis, premier émetteur historique de gaz à effet de serre. Mais parce qu'il vise la neutralité carbone de son pays à l’horizon 2050, et que juste avant sa victoire, la Chine, le Japon, la Corée du Sud ou encore l’Afrique du Sud s'étaient eux aussi fixé un cap pour l’arrêt net de leurs émissions de gaz à effet de serre - à l'image de l'Union européenne, l'an dernier. Et laisse entrevoir un fléchissement de la courbe du réchauffement dans des proportions encore inespérées il y a six mois.

Et pourtant, elle chauffe

Mais avant l'espoir, le constat: en cinq ans, l'Accord de Paris n'a pas eu d'effet visible sur les émissions. Les confinements instaurés en réaction à la pandémie de Covid-19 ont ponctuellement réduit le volume des émissions de gaz à effet de serre, dans une proportion estimée entre 4 et 7% pour 2020, mais la tendance lourde n’a pas fléchi. La concentration de gaz à effet de serre dans la pellicule atmosphérique a continué d'augmenter avec constance. Après avoir dépassé le seuil symbolique des 400 parties par million (ppm) en 2015 elle a dépassé en mai dernier les 417 ppm: non seulement ces valeurs n’avaient jamais été atteintes, mais jamais une telle accélération de la concentration n’avait été mesurée. La dernière fois que l'atmosphère a contenu des concentrations comparables, c’était il y a 3 à 5 millions d’années, quand la température était de 2 à 3°C plus élevée qu'aujourd'hui et le niveau des mers de 10 à 20 mètres plus haut, rappelait récemment le secrétaire général de l’OMM, Petteri Talaas.

Parallèlement, les records de températures ont continué de se succéder - avec 2020, les trois années les plus chaudes jamais mesurées sont toutes postérieures à l'accord de Paris. Et les effets de la multiplication des événements climatiques extrêmes ne cessent de se préciser. Parmi les derniers exemples en date, une étude publiée dans le journal de médecine The Lancet montre que les pics de chaleur sont liés à une augmentation de 50% de la mortalité des plus de 65 ans ces deux dernières décennies; que le terrain de chasse des moustiques transmetteurs de la dengue ont augmenté de 15% ces dernières décennies ; ou encore que 302 milliards d'heures de productivité potentielle au travail ont été perdues rien qu'en 2019 - surtout dans les pays humides. Mais si le problème a continué de s'aggraver à court terme, la mayonnaise diplomatique qui doit le combattre a aussi commencé à prendre.

Une nouvelle norme

L’accord de Paris aura d’abord montré sa résilience: malgré la décision de Donald Trump de retirer la signature des États-Unis, aucun des pays notoirement les moins enthousiastes, du Brésil à la Russie, en passant par l’Arabie Saoudite, n’a suivi Washington. Surtout, l'objectif collectif d'empêcher le réchauffement de dépasser significativement 1,5°C a commencé à se traduire en ambitions nationales. En juin 2019, le Royaume-Uni aura été la première économie du G7 à fixer l'horizon de sa neutralité climatique: en 2050, il n'émettra pas plus de gaz à effet de serre qu'il n'en absorbera. L’Union européenne est devenue dans la foulée la première puissance globale à se fixer un tel objectif. La Chine a embrayé en septembre, fixant à 2060 son objectif «zéro net», suivie par le Japon et la Corée du Sud. Autant d’ambitions annoncées unilatéralement, sans condition, en pleine crise pandémique et avant l'élection présidentielle américaine. Aux États-Unis, le président-élu promet d'injecter 2.000 milliards de dollars dans la transition et prévoit comme l'Union européenne d'atteindre la neutralité pour 2050.

"Je travaille depuis assez longtemps dans ce domaine pour me souvenir du temps où net zero était une idée complètement folle. On y est: c'est en train de devenir la norme."
Christiana Figueres
Ex-secrétaire exécutive UN Climate Change

On assiste à un glissement géopolitique majeur, estime la diplomate costaricienne Christiana Figueres, une des architectes de l'Accord de Paris. "Je travaille depuis assez longtemps dans ce domaine pour me souvenir du temps où net zero était une idée complètement folle. On y est: c'est en train de devenir la norme." Quand les États-Unis auront adopté leur objectif, tous les membres du G7 et 11 des membres du G20 auront fixé une date pour atteindre la neutralité carbone.

Alors qu’avant l’accord de Paris, les scénarios pointaient vers un réchauffement compris entre 4°C et 6°C pour la fin du siècle, les engagements nationaux pris en 2015 ramenaient la hausse de l'ordre de 3,7°C. Mais si l’on prend au mot les engagements de long terme avancés ces derniers mois, alors on peut espérer un plafonnement des températures à +2,1°C, évalue Climate Action Tracker.

"Ce qu'on voulait que l’accord de Paris produise est en train d'arriver, au rythme lent, mais avec une accélération soudaine."
Sébastien Treyer
Institut du développement durable et des relations internationales

«Ce qu'on voulait que l’accord de Paris produise est en train d'arriver, au rythme lent, mais avec une accélération soudaine, confirme de son côté Sébastien Treyer, directeur de l'institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). Mais à présent nous avons besoin de plus de cohérence entre court et long terme.» En commençant par la stratégie de sortie de crise du Covid-19, par exemple? Les plans de relance des pays du G20 annoncent des investissements vers les énergies fossiles plus d'une fois et demi supérieurs à ceux destinés aux filières vertes.

Le chas de l’aiguille

La mise en concordance des objectifs de court terme avec ceux de plus long terme, c'est l’enjeu central de la séquence qui s’ouvre avec un sommet des Nations unies pour l’ambition ce 12 décembre, et qui va conduire à la COP26 de Glasgow, décalée à novembre 2021. C'est le principe même de l'accord de Paris: les "contributions" nationales à l'objectif climatique sont actualisées tous les cinq ans. Les gouvernements, sous la pression conjuguée des rapports scientifiques, de la société civile, des autres États, sont encouragés à converger vers des ambitions nationales toujours plus en phase avec l’objectif collectif.

Sur les 188 pays qui avaient soumis en 2015 une «contribution déterminée au niveau national» (NDC), fixant l’effort qu’ils entendaient fournir pour 2030, une vingtaine l’ont depuis actualisée. Premier émetteur mondial, la Chine devrait mettre son ambition de court terme à jour avant la fin de l'année - elle prévoit pour l'heure d'atteindre son pic d'émissions "autour de 2030" alors qu'avec les politiques en place, elle l'atteindrait dès 2026, selon une étude publiée dans Nature Communication.

À l'échelle globale, c'est bien plus qu'un pic qui doit advenir dans les toutes prochaines années: selon le groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat (Giec), les trajectoires qui pourraient permettre de ne pas dépasser +1,5°C nécessitent une réduction des émissions humaines de 45% entre 2010 et 2030.

"Nous devons être cohérents, la crédibilité de l'Europe dépend de ces nouveaux objectifs climatiques (2030) et des plans pour y arriver."
Laurence Tubiana
European Climate Foundation

C'est donc surtout vers les Européens que les regards se tournent: ils doivent confirmer leur leadership climatique en s’accordant, lors du Conseil des 10 et 11 décembre, sur un rehaussement de leur cap. Après avoir annoncé un «pacte vert» qui ambitionne de placer le respect de l’environnement au cœur de la stratégie économique, l’Union s’apprête à relever son objectif de réduction d’émissions pour la fin de la décennie de -40% actuellement à -55% voire -60% selon les demandes de la Commission et du Parlement. "Nous devons être cohérents, la crédibilité de l'Europe dépend de ces nouveaux objectifs climatiques (2030) et des plans pour y arriver", observe Laurence Tubiana, une autre architecte de l’accord de la COP21, aujourd’hui CEO de l’European Climate Foundation. Et de rappeler au passage quelques implications de cette cohérence: le charbon devra avoir été supprimé pour 2030, les nouvelles voitures au diesel et essence probablement autour de 2025, et la rénovation thermique des bâtiments devra avancer à un rythme trois fois plus rapide qu'aujourd’hui.

Christiana Figueres veut y croire. «C'est un moment grisant, qui nous empli d'espoir et d'optimisme, mais aussi d'une certaine dose d'inquiétude, parce que même si nous allons vraiment vers 2,1°C: c'est très bien, mais insuffisant. On doit aller vers 1,5°C

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