interview

"Le syndrome d'Asperger m'a aidée à prendre conscience de la crise climatique" (Greta Thunberg)

©Avalon.red

L’adolescente Greta Thunberg, activiste qui se bat contre le changement climatique, explique comment le syndrome d’Asperger l’a aidée à y voir clair, malgré les tergiversations des politiciens.

Greta Thunberg n’a pas l’habitude de se trouver en face d’une audience réceptive à ses propos. Lorsqu’elle monte sur scène lors de la manifestation Extinction Rebellion à Marble Arch à Londres, la foule commence à scander "we love you, we love you", mais elle ne la regarde pas. Elle recule, ne sachant apparemment pas très bien si elle doit s’asseoir ou rester debout.

La scène qui se déroule sous ses yeux ressemble à une réunion de hippies revisitée par Tim Burton. Dans la foule, on voit beaucoup de coiffures "rasta" et des poignets tatoués au henné, et à l’arrière, suspendus à des fils, des faux squelettes souriants se balancent. On voit partout le symbole du sablier - un rappel des 11 années qui se sont écoulées depuis que le groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat a déclaré que nous devions réduire de moitié nos émissions de CO2 si nous voulions éviter la catastrophe. Assez curieusement, il n’y a aucun parfum de marijuana dans l’air. Dans la droite ligne de son approche agressive mais courtoise de désobéissance civile, Extinction Rebellion demande aux activistes de ne pas boire d’alcool et de ne pas consommer de drogue pendant les manifestations.

Greta se rapproche du micro et lance un timide "Hi!". Elle félicite ensuite les manifestants d’avoir réussi à placer la menace de catastrophe environnementale à la une des médias. "Pendant trop longtemps, les politiciens et les gens au pouvoir s’en sont tirés sans rien faire pour résoudre la crise climatique et écologique", déclare-t-elle. Elle marque un temps d’arrêt et ajoute ensuite: "Nous ferons en sorte qu’ils ne puissent plus continuer à rester les bras croisés." La foule approuve sa déclaration en applaudissant chaleureusement, mais Greta fronce les sourcils.

À Davos, il y a trois mois, lorsqu’elle parlait à ceux qu’elle accuse de "mettre le feu à notre maison", Greta (16 ans) était agressive et sûre d’elle, mais ici, elle semble mal à l’aise devant son public. Sa solennité apparaît comme une rebuffade envers les manifestants, une insinuation que ce jamboree l’empêche de s’attaquer réellement à sa mission de sauvetage du climat. C’est le côté agaçant de Greta - elle donne l’impression de ne jamais penser à autre chose, et nous pousse à nous demander comment nous osons nous distraire. Nous nous sentons injustement mis en cause, tout en nous sentant coupables de voir les choses ainsi. Car si notre mode de vie menace les écosystèmes qui ont permis le développement de la vie humaine depuis son origine, nous devrions probablement tous nous en préoccuper davantage.

©Avalon.red

Le lendemain, Greta et Caroline Lucas, une parlementaire du parti vert au Royaume-Uni, s’adressent à une classe d’enfants enthousiastes, mais effrayés. L’ambiance est en apparence joviale, et de nombreux écoliers en grève posent des questions teintées d’autosatisfaction pour cacher la peur existentielle qui les a amenés dans les rues. L’atmosphère se refroidit lorsque l’un d’entre eux, âgé de 10 ans maximum, pose une question que les autres réussissent à garder au plus profond de leur subconscient. "Si nous continuons à polluer sans rien changer, combien de temps nous reste-t-il?" Caroline Lucas tente d’occulter la question, peut-être pour protéger le pauvre enfant de l’honnêteté de Greta.

Dès la fin de la rencontre, le père de Greta, Svante, l’emmène immédiatement dans une petite salle remplie de journalistes et d’activistes. Ses accompagnateurs essaient frénétiquement de respecter son agenda serré (dix minutes de repos, ensuite dix minutes avec la BBC, et ensuite dix minutes avec moi), mais elle reste imperturbable. Elle semble ne pas se soucier de l’équipe de tournage suédoise qui la suit dans toute l’Europe. Ils se joignent à nous lorsque Greta, son grand cerbère blond et moi-même entrons dans une salle annexe, où ma première impression, c’est qu’elle semble épuisée. "C’est très prenant, dit-elle. Mais je ne peux pas vraiment me plaindre parce que c’est moi qui me suis mise dans cette situation."

Un monde en noir et blanc

Rien n’indique dans le ton de sa voix qu’elle demande à être félicitée, et elle ne semble pas comprendre qu’elle pourrait être digne d’éloges. "Je comprends que des personnes soient impressionnées par ce mouvement, ajoute-t-elle. Et je suis aussi très impressionnée par les jeunes, mais je n’ai pas réellement fait quoi que ce soit. Je me suis contentée de m’asseoir."

C’est une façon de voir les choses. Je lui demande ce qui l’a poussée, en août dernier, à sécher les cours, à prendre sa pancarte et à s’asseoir devant le Parlement suédois avant les élections. La réponse, dit-elle, est à chercher bien plus loin dans le temps. "J’ai d’abord entendu parler des changements climatiques et j’ai commencé à m’en inquiéter à l’âge de huit ou neuf ans. Cela m’a affectée et attristée, en particulier parce qu’aucune mesure n’était prise pour y remédier. Ensuite, j’ai fait une dépression à l’âge de 11 ans." Elle a cessé de manger, perdu dix kilos, décroché de l’école, et fut à deux doigts de l’hospitalisation. "Alors je suis sortie de ma dépression en me disant que je pouvais faire quelque chose de ma vie et que j’allais essayer de faire la différence."

Au début, ses parents ne la soutenaient pas. "Ils disaient qu’il y avait d’autres moyens pour me faire entendre. Je leur répondais que j’avais pris ma décision et que rien ne m’arrêterait." Elle sourit en racontant cette histoire et donne pour la première fois l’impression qu’elle sait que sa tentative de sauver le monde est délicieusement coquine. Je lui demande si elle aime réprimander les adultes - n’est-ce pas finalement le rêve de tous les adolescents? - mais elle élude la question. "Je leur dis simplement ce que je pense et je n’ai pas peur de le dire."

"Vous ne pouvez pas être ‘un peu durable’. Soit vous l’êtes, soit vous ne l’êtes pas."

Greta parle librement du fonctionnement "différent" de son cerveau, qui lui permet de voir à travers les prévarications de ses aînés. Elle souffre du syndrome d’Asperger, "ce qui signifie que je vois les choses en noir et blanc uniquement. Je n’aime pas faire des compromis. Vous ne pouvez pas être ‘un peu durable’. Soit vous l’êtes, soit vous ne l’êtes pas. Si je n’avais pas été différente, j’aurais continué comme tout le monde et je ne me serais pas rendu compte que nous étions en crise. En résumé, ce syndrome m’a certainement aidée."

Je lui dis que cela doit être une façon bien solitaire de voir le monde et, détournant le regard, elle approuve. "Je me sentais très seule au début, parce que je lisais toutes ces choses tellement alarmantes et graves. Et pourtant, personne n’en parlait. Aucune de mes connaissances ne semblait en être consciente. Les rares personnes qui ont compris l’importance de notre combat se sentent un peu folles quand elles y pensent, car c’est tellement énorme."

Tout et tout de suite

Le fait d’être accusée par plusieurs adultes d’être la marionnette d’anciens activistes ne devrait pas mettre fin à ce sentiment de solitude. En février, la ministre flamande de l’Environnement, Joke Schauvliege (CD&V), a suggéré que la lutte de Greta avait été "mise en scène" et s’apparentait à un complot. Schauvliege a démissionné trois jours plus tard. Je demande à Greta pourquoi certains adultes refusent de la croire. "Parce qu’ils se sentent menacés, dit-elle, imperturbable. Parce que le débat est en train de se déplacer et que cela commence à faire la différence. Leur réaction est assez risible."

"J’espère que je ne ferai plus la même chose dans cinq ans, parce que cela signifierait que rien n’a été fait."

Je commence à me demander si elle dispose d’une stratégie de sortie. Il est difficile d’imaginer ce qu’elle pourrait être. La seule manière qu’elle a trouvée pour surmonter sa prise de conscience de la situation désespérée dans laquelle se trouve l’environnement fut d’endosser le rôle d’oracle, et vu que la fin de nos problèmes environnementaux n’est pas pour demain, il est difficile de croire qu’elle mettra rapidement fin à son combat. "J’espère que je ne ferai plus la même chose dans cinq ans, dit-elle. Parce que cela signifierait que rien n’a été fait et bien entendu je souhaite que les choses changent et que des mesures soient prises. Mais ce ne sera probablement pas le cas, et donc je vais sans doute devoir continuer."

Elle se préparait à en dire plus au moment où un autre cerbère se précipite pour mettre fin à l’interview. Nous devons sortir du bâtiment, car Greta doit se rendre à l’hôtel pour se reposer. Le lendemain, elle se retrouve face à une salle pleine de parlementaires à Portcullis House. Elle semble revitalisée par la proximité de ses opposants et laisse transparaître son côté espiègle.

Elle nous demande plusieurs fois si son micro est branché, et nous comprenons très vite qu’il s’agit d’une forme d’humour. "Avez-vous entendu ce que je viens de dire? Est-ce que mon anglais est correct? Le micro est-il allumé? Je commence à en douter. Cela fait six mois que je parcours l’Europe dans tous les sens, j’ai passé des centaines d’heures dans des trains, des voitures électriques et des bus, en répétant le même message capital, mais personne ne semble en parler et rien n’a changé. En fait, les émissions de CO2 continuent à augmenter."

Lorsqu’elle a terminé, Ed Miliband et Michael Gove, deux politiciens britanniques, se précipitent pour présenter des excuses à la jeunesse au nom de leur génération, mais aucun d’entre eux ne semble prêt à accepter son message, à savoir que la science exige que nous changions tout et tout de suite.

Ensuite, c’est le même rush pour emmener Greta vers sa prochaine destination. Même s’ils ne le disent pas, ses assistants ont l’impression qu’elle compte encore me parler en dehors du bâtiment. Au moment où je la rattrape, il est temps pour eux de la ramener à l’intérieur, via le passage par la sécurité - il faut sortir les ordinateurs et enlever sa ceinture. Pendant ce numéro à la Benny Hill, qui semble un beau symbole de son style de vie, je lui demande ce qu’elle pense de Michael Gove. "Je suis sûre que c’est quelqu’un de bien", dit-elle avant d’ajouter: "Je ne critique pas les individus."

Et la voilà repartie, pour se faire applaudir par la Chambre des Communes, avant même que j’aie eu le temps de remettre ma ceinture.

©The Times/The Interview People

Lire également

Publicité
Publicité