interview

"Nous sommes, chacun à notre façon, climatosceptiques" (Clive Hamilton)

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Professeur d’éthique publique au Centre for Applied Philosophy and Public Ethics de l’Université Charles-Sturt (Canberra), le philosophe Clive Hamilton a aussi été membre de la Climate Change Authority du gouvernement australien, dont il a claqué la porte en 2017 en raison des trop nombreux renoncements du gouvernement sur la lutte contre le changement climatique. Il expose à L’Echo sa vision d’une écologie de combat.

L’idée de "fin du monde" est de plus en plus ouvertement exprimée par les personnalités politiques ou médiatiques. Ont-ils raison d’utiliser cette expression?

Les gens doivent connaître la vérité. Depuis trop longtemps, nous avons fonctionné à partir de la croyance que pour agir, les gens devaient toujours être mus par l’espoir. Mais de quel espoir parlons-nous? Tout démontre que nous ne pourrons pas éviter un réchauffement spectaculaire de la planète, avec toutes sortes de conséquences négatives. C’est désormais inévitable, et cela durera plusieurs milliers d’années car le dioxyde de carbone se maintient dans un temps long et les masses de glace qui fondent ne pourront pas geler de nouveau, sauf dans un intervalle de temps millénaire.

Ce catastrophisme à la fois réaliste et extrême est-il le meilleur moyen pour encourager les citoyens à faire évoluer leurs comportements?

Nous devons traiter les citoyens comme des adultes, qui peuvent accepter et gérer la vérité. C’est ensuite à l’individu de décider s’il va s’approprier cette vérité ou déployer différents moyens de la relativiser, l’éviter ou la dénier. Nos leaders politiques ont l’absolue obligation de transmettre cette vérité et d’agir. Certains le font. Ils écoutent – et entendent – ce que disent les scientifiques.

Tout démontre que nous ne pourrons pas éviter un réchauffement spectaculaire de la planète. C’est désormais inévitable.

Vous affirmez que "nous sommes tous devenus des climatosceptiques"…

Une majorité de citoyens ont recours à des stratégies d’évitement psychologique pour dénier les faits scientifiques. Et même la minorité qui accepte cette vérité du changement climatique a des difficultés pour vivre avec chaque jour. C’est tellement difficile à accepter que nous préférons la mettre de côté et détourner notre attention. Ce sont des mécanismes de protection inconscients. Nous sommes tous humains… Quand on regarde l’avenir auquel nous et nous enfants ainsi que les animaux seront confrontés, y penser chaque jour devient insupportable. C’est pourquoi nous sommes, chacun à notre façon, climatosceptiques.

Est-il pertinent de condamner ceux qui ne croient pas au changement climatique? La liberté d’opinion et d’expression doit-elle rester au-dessus de tout?

Condamner ceux qui dénient la science climatique n’enlève rien à leur liberté d’expression. Mais le dommage qu’ils font aux futures générations est monstrueux, bien plus que le négationnisme de l’Holocauste. On dit souvent que la liberté d’expression ne donne pas à quiconque le droit de tuer quelqu’un dans une salle de cinéma. Cela ne donne pas non plus le droit d’éteindre la sonnette d’alarme s’il y a le feu dans cette salle. C’est ce que les dénégateurs du changement climatique font.

Comment analysez-vous l’émergence d’un mouvement comme celui des gilets jaunes?

Le changement climatique implique des politiques qui doivent être appliquées de manière juste. En d’autres termes la protection environnementale et la justice sociale doivent aller de pair. La justice sociale se construit sur le court et le moyen terme alors que la protection environnementale est une question de long terme. C’est de là que naît ce conflit. Les gouvernements doivent trouver un bon compromis sinon les gens tendent à privilégier les intérêts de court terme sur les intérêts de long terme.

Les théories du complot prospèrent dans le monde occidental. Sachant que les Européens ne sont pas directement témoins des effets du changement climatique, ou de façon relative, les médias doivent-ils modifier leur approche?

Si vous considérez que les conclusions des scientifiques sont tellement inconfortables que vous préférez les nier, vous devez malgré tout expliquer pourquoi des dizaines de milliers de scientifiques sont arrivés à ses conclusions. Le seul moyen de le faire est de croire à une théorie du complot géante. La théorie du complot est en fait un développement naturel du déni.

Quand on regarde l’avenir auquel nous et nous enfants ainsi que les animaux seront confrontés, y penser chaque jour devient insupportable.

La propagation de certaines théories du complot contre les scientifiques a été facilitée par des idéologies politiques situées très à droite, et qui à l’origine étaient en fait véhiculées par des idéologies de gauche, notamment dans les critiques sur la société industrielle dans les années 60-70. Les scientifiques ont été mal perçus par rapport au développement d’armes nucléaires ou à l’usage de produits chimiques dans l’agriculture. Il était, et il est encore, légitime de reprocher aux scientifiques de travailler avec des industriels à des fins mercantiles, sans se soucier de la destruction de l’environnement. Mais les critiques doivent être nuancées.

La lutte contre le changement climatique peut-elle mener à des excès, comme par exemple, des oppositions violentes entre catégories aisées de la population, qui polluent davantage, et catégories plus pauvres?

Il est possible que la colère soit de plus en plus dirigée contre les plus riches, ce qui pourrait amener ces derniers à s’isoler de plus en plus pour se protéger, non seulement des possibles pressions sociales mais aussi des conséquences de l’environnement (inondations, incendies, etc.). C’est d’ailleurs ce que l’on observe en Nouvelle-Zélande, où de plus en plus d’Américains achètent des terres protégées.

Quoi que l’on fasse, en tant qu’humain, on contribue au changement climatique. Comment reconsidérer notre place et notre rapport à la Terre au-delà de cette culpabilité?

Il y a toujours des moyens plus légers de vivre et de ne pas endommager l’environnement. Si nous voulons que l’humanité continue de vivre dans quelques centaines d’années, nous devons continuer de changer nos habitudes. Par exemple, ne plus répandre le plastique dans les océans.

Les robots sont programmés pour se protéger des dangers dans leurs opérations. Si seulement les humains faisaient la même chose…

Le chemin sera néanmoins très long et nous sommes encore au tout début de ce processus. L’ensemble de nos valeurs doivent être transformées. Toutes les études démontent en effet que les gens matérialistes et focalisés sur leurs revenus sont moins heureux que ceux qui vivent plus modestement. C’est une double peine, car non seulement nous sommes dans une civilisation qui ne nous rend pas intrinsèquement heureux mais qui en plus détruit l’environnement. Tout l’enjeu sera de réussir à fabriquer une mécanique de désirs différente. Le capitalisme consumériste ne mène pas au bonheur par nature puisqu’il repose sur le manque.

André Malraux a un jour affirmé que le XXIe siècle serait spirituel, ou bien cesserait d’être. Avons-nous absolument besoin de spiritualité?

Même les religions ne sont plus spirituelles. Elles ne donnent que des ersatz de spiritualité. Leurs dieux se sont retirés avec dégoût et les religions se sont ainsi éloignées des réalités terrestres. Nous n’avons pas besoin de spiritualité. Nous avons uniquement besoin de remettre en question ce concept contestable d’Illumination. C’est-à-dire d’utiliser notre raison pour rassembler les faits, déterminer ce qui va dans le sens de nos intérêts et prendre les actions nécessaires. Mais nous en sommes loin. Les émissions de gaz à effet de serre continuent de croître, alors que les scientifiques tirent toujours plus fort sur la sonnette d’alarme. Le philosophe Bruno Latour a dit: "Nous n’avons jamais été modernes." Nous pouvons surtout dire que l’Illumination n’a jamais eu lieu.

L’éléctronification du monde, l’arrivée prochaine des robots et les progrès de l’informatique et de l’intelligence artificielle semblent transformer insidieusement la psychologie humaine, qui est de plus en plus "mécanique" et de moins en moins naturelle. Cette distanciation avec ce que l’on est, avec notre nature profonde, est-elle inquiétante dans la lutte contre le changement climatique?

Les robots sont programmés pour se protéger des dangers dans leurs opérations. Si seulement les humains faisaient la même chose…

Si nous voulons que l’humanité continue de vivre dans quelques centaines d’années, nous devons continuer de changer nos habitudes.

Dans une tribune publiée par le quotidien britannique The Guardian, vous avez dit que "l’homme est l’environnement de l’homme". Qu’avez-vous voulu signifier?

Quand cette citation a été faite pour la première fois dans les années 50, elle faisait référence au caractère profondément social des êtres humains. Je l’ai réutilisée pour l’Anthropocène, où l’ensemble du fonctionnement de la Terre est bouleversé par l’activité humaine. Chaque événement météorologique a désormais une empreinte humaine, car l’atmosphère est plus chaude et plus humide en raison de l’effet de serre.

Même dans les parties les plus éloignées du globe, si vous savez où regarder, vous verrez l’impact humain. L’ancienne distinction entre "naturel" et "humain" n’est plus valide. L’homme est littéralement l’environnement de l’homme.

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