Sauver les insectes | Leur disparition n'est pas inéluctable

Stupeur. Les insectes, socle de la vie sur Terre, disparaissent à un rythme huit fois plus rapide que les vertébrés. Le coupable est identifié: la production agricole intensive. Les solutions pour inverser la tendance existent.

Si vous demandez à un entomologue de vous résumer le problème, il vous parlera probablement de votre pare-brise. Il y a une vingtaine d’années, quand vous preniez la route en été, votre trajet était rythmé par le nettoyage des insectes fauchés par la vitesse de votre engin. Aujourd’hui vous ne roulez pas moins vite, mais la vitre reste propre. C’est le "windshield phenomenon": il n’y a plus d’insectes à tuer. Ou si peu.

La communauté scientifique a mis longtemps à documenter le phénomène. On sonne l’alarme à intervalles réguliers sur la disparition des grands mammifères ou des oiseaux, on parle bien sûr des populations d’abeilles, mais la masse des insectes, qui représentent les deux tiers des animaux terrestres, est longtemps restée dans l’ombre.

Le déclin massif des insectes menace les écosystèmes
  • Trichoptères68% des espèces en déclin, 63% des espèces menacées.
  • Papillons53% des espèces en déclin, 34% des espèces menacées.
  • Coléoptères49% des espèces en déclin, 34% des espèces menacées.
  • Plécoptères35% des espèces en déclin, 29% des espèces menacées.
  • Hymen-optères46% des espèces d’hyménoptères en déclin, 44% des espèces menacées.
  • Éphémères37% des espèces en déclin, 27% des espèces menacées.
  • Libellules37% des espèces en déclin, 13% des espèces menacées.
  • Diptères25% des espèces en déclin, 0,7% des espèces menacées.

C’est un club d’amateurs allemand qui a allumé le projecteur. Les membres de la vénérable société entomologique de Krefeld, fondée en 1905 et ouverte à tous les passionnés de plus de douze ans, prélèvent des petites bêtes avec constance. En pleine nature, ils installent des pièges Malaise – des structures en moustiquaire, entre la tente et l’entonnoir, qui conduisent les insectes vers un flacon d’alcool. Puis ils récoltent, trient, comptent. En retournant en 2013 sur un de leurs premiers sites, ils ont pu comparer les résultats de leur chasse sur un quart de siècle. Une baisse édifiante. Ils ont renouvelé l’expérience, confirmant la tendance d’année en année, jusqu’à ce qu’un article scientifique fasse le bilan de leur minutieuse entreprise: dans plusieurs zones protégées d’Allemagne, la population d’insectes volants a baissé de 76% en trois décennies. L’"Armageddon des insectes" était annoncé.

Disparitions alarmantes

"Cette étude allemande est remarquable: il est très rare d’avoir des données de cette qualité et le nombre d’études de long terme sur le sujet est très faible", souligne l’entomologiste belge Krys Wyckhuys. Professeur associé à l’université de Queensland, en Australie, et en poste à Hanoï, est co-auteur avec Francisco Sanchez-Bayo d’une étude qui vient de faire le tour du monde. Dans "Worldwide decline of the entomofauna: a review of its drivers", publiée dans Biological Conservation, les deux hommes dressent le premier bilan mondial du phénomène. Au total, 41% des espèces d’insectes sont en déclin – c’est deux fois plus que les populations de vertébrés. Et les extinctions locales d’espèces atteignent 10%, ce qui est huit fois plus rapide. Un tiers environ de l’ensemble des espèces d’insectes est menacé d’extinction. Il n’y a pas seulement de moins en moins d’espèces, il y a aussi beaucoup moins d’insectes tout court: la perte de biomasse atteint 2,5% par an à l’échelle mondiale.

Pour parvenir à ces résultats, Wyckhuys et Sanchez-Bayo ont repris l’étude des amateurs de Krefeld et 72 autres et assemblé les pièces du puzzle pour dresser une cartographie mondiale de la situation sur quatre décennies. Une première pour un domaine d’étude qui souffre d’un manque chronique de données – particulièrement criant dans les régions tropicales. "Chaque jour on compte moins d’entomologistes à travers le monde, déplore Krys Wyckhuys. Soulever des pierres pour étudier les insectes est souvent perçu comme n’étant pas de la ‘science moderne’. Il est pourtant vital que les scientifiques retournent sur le terrain!"

Le bilan brosse l’état des lieux d’une vingtaine de grandes familles d’insectes, terrestres et aquatiques. On peut épingler le cas des papillons belges – vu leur haut degré de spécialisation et leur grande vulnérabilité, ils sont d’excellents indicateurs de la diversité d’un environnement donné. En Flandre, une étude indiquait dès 2001 l’extinction de 19 espèces de papillons sur les 64 observées dans la région au début de l’ère industrielle. Le constat est identique en Wallonie, où l’université de Gembloux a observé une diminution de moitié des espèces de papillons de jour en quinze ans. La Belgique est le pays d’Europe où la perte de diversité des papillons est la plus grande.

On pourrait décliner les exemples, du bourdon au coléoptère, en Europe et ailleurs, sur terre ou dans les eaux: les extinctions d’insectes se multiplient, pour la plupart à partir de la seconde moitié du siècle dernier. Et la tendance concerne aussi bien les espèces très spécialisées que les généralistes: on n’est pas face à une addition de cas isolés, mais à un phénomène qui affecte des traits communs à tous les insectes.

Les conséquences en cascade de cette catastrophe sont vertigineuses. Depuis leur apparition au dévonien, il y a 400 millions d’années, les insectes forment le socle des écosystèmes. Lézards, amphibiens, chauves-souris, oiseaux, poissons… un nombre incalculable d’espèces dépend directement des insectes pour se nourrir ou nourrir leurs petits. "Même si certains insectes en déclin pourraient être remplacés par d’autres, il est difficile d’envisager comment une baisse nette de la biomasse d’insectes pourrait être contrée", notent les auteurs. La chaîne alimentaire se brise. Et la production alimentaire humaine est en première ligne. "Les tendances en cours perturbent l’inestimable pollinisation, le contrôle naturel des ravageurs, les ressources de nourriture, le recyclage nutritionnel et les services de décomposition que beaucoup d’insectes fournissent", notent les auteurs.

Victimes de la révolution

L’étude allemande de 2017 a montré que pour l’essentiel, la disparition des insectes volants n’était pas causée par une extension des terres agricoles, la déforestation, l’urbanisation ou le changement climatique. Mais par "un facteur inconnu". Probablement l’utilisation de pesticides. À l’échelle mondiale, les raisons du mal qui frappe les hexapodes et autres petites bêtes sont multiples et encore mal documentées. L’urbanisation, la déforestation ou, dans une moindre mesure, le réchauffement climatique sont bien sûr le banc des accusés dans certains cas. Mais ce sont les activités agricoles qui sont le plus souvent pointées du doigt par les scientifiques: monocultures, pesticides, fertilisants, herbicides forment le gros des facteurs de disparition. Le faisceau d’indices ne laisse pas de place au doute: le premier coupable, c’est la "révolution verte".

À partir des années 1960, les pratiques agricoles ont glissé d’une culture traditionnelle à une culture intensive: des monocultures abondamment arrosées de fertilisants de synthèse, de pesticides et d’herbicides, dans un paysage où arbres et haies ont été arrachés pour faciliter la mécanisation. "Je pense que malheureusement on continue d’être bloqués dans ce modèle de la ‘révolution verte’, poursuit Krys Wyckhuys. Nous devons en sortir, c’est impératif. Il faut embrasser l’agroécologie, réduire drastiquement l’utilisation d’intrants chimiques. Et c’est possible: les technologies sont là! L’excuse qui consiste à dire ‘qu’il n’y a pas d’alternative’ n’est pas valide."

L’avertissement des chercheurs est clair: si l’on ne change pas à grande échelle nos processus de production de nourriture, les insectes dans leur ensemble glisseront vers le chemin de l’extinction dans quelques décennies.

Lire également

Publicité
Publicité