interview

"Si on continue comme ça, l'Amazonie s'effondrera" (Laura Kehoe)

©Dieter Telemans

Laura Kehoe, chercheuse irlandaise à l’université d’Oxford, a lancé avec 600 scientifiques européens un cri d’alarme dans la revue Science, appelant à ce que l’Union européenne prenne d’urgence des mesures pour ne plus se rendre complice de la destruction de la forêt amazonienne.

C’est un signe des temps. Trois semaines après la publication d’un rapport des Nations unies révélant qu’un million d’espèces sont menacées d’extinction, la Commissaire européenne au Commerce Cecilia Malmström recevait mardi une biologiste au Berlaymont. Alors que la Commission Juncker espère sceller un accord de libre-échange avec les pays latino-américains du Mercosur, Laura Kehoe, chercheuse irlandaise à l’université d’Oxford, a lancé avec 600 scientifiques européens un cri d’alarme dans la revue Science, appelant à ce que l’Union européenne prenne d’urgence des mesures pour ne plus se rendre complice de la destruction de la forêt amazonienne. Un phénomène en pleine accélération – rien qu’au cours des deux premières semaines de ce mois, l’équivalent de 7.000 terrains de football a été coupé, soit deux fois plus qu’il y a un an à la même période. Nous avons rencontré cette spécialiste de l’utilisation des sols et la biodiversité à sa sortie de la Commission.

Quand une biologiste obtient un tête-à-tête avec la Commissaire européenne au Commerce, que lui dit-elle?

Que l’Union européenne est un leader mondial dans l’importation de déforestation au travers des biens qu’elle achète. Ce qui renforce le réchauffement climatique, les pertes de biodiversité, les atteintes aux droits de l’homme: toutes des choses sur lesquelles l’UE s’est engagée à faire mieux. Et qui doivent être corrigées de toute urgence. L’Union européenne aime se voir comme un leader dans le respect des droits de l’homme et dans les initiatives pour un futur plus vert. Mais c’est complètement hypocrite: on exporte les dégâts.

L’Union européenne aime se voir comme un leader dans le respect des droits de l’Homme et dans les initiatives pour un futur plus vert. Mais c’est complètement hypocrite: on exporte les dégâts.

Vous vous êtes spécialisée dans l’étude efficacité-coût de la lutte contre la disparition de la vie sauvage. Sur quoi l’Europe doit-elle se concentrer à vos yeux?

C’est la raison de ma présence à Bruxelles: c’est, et de loin, de s’assurer que le commerce soit durable.

Dans quelle mesure la consommation des Européens est-elle responsable de la destruction de l’Amazonie?

Plus d’un terrain de foot par heure. Plus généralement, un sixième des émissions de gaz à effet de serre liées au régime alimentaire moyen des Européens résulte directement de la destruction de forêts tropicales. Les gens sont souvent conscients de l’impact de la consommation d’huile de palme, mais le bétail détruit dix fois plus de forêts que l’huile de palme. Sans compter la production de soja destiné à l’alimentation des animaux d’élevage, notamment en Europe, qui cause également plus de déforestation que l’huile de palme. Donc quand vous mangez de la viande, même européenne, il est assez probable qu’elle ait été produite avec du soja provenant de zones de déforestation. Mais contrairement à l’huile de palme, ce n’est pas quelque chose que le consommateur peut identifier sur l’étiquette. On a des listes d’ingrédients sur tout, pourquoi ne sait-on pas de quoi le bœuf, les porcs, le poulet que nous mangeons a été nourri?

Alors que la Commission espère clore avant la fin de son mandat la négociation commerciale avec les pays du Mercosur (Brésil, Argentine, Paraguay, Uruguay), vous demandez qu’elle pose des conditions strictes à un accord…

On demande à l’Europe d’utiliser son pouvoir, son influence sur le Brésil, dont elle est le deuxième partenaire commercial, pour s’assurer que le Brésil se conforme à ses propres lois. L’administration Bolsonaro démantèle les politiques anti-déforestation. Or l’Amazonie est proche d’un point de basculement où elle pourrait se transformer en savane – on ne sait pas exactement où se trouve ce point, mais on sait qu’on s’en rapproche dangereusement. On y observe déjà des épisodes de sécheresse. Des sécheresses dans une forêt tropicale… Or c’est l’Amazonie qui apporte les précipitations indispensables à l’agriculture dans la région. Le Brésil prend une direction qui n’est bonne pour personne.

On observe déjà des épisodes de sécheresse en Amazonie. Des sécheresses dans une forêt tropicale.

Reste que l’Europe dépend notamment du soja brésilien pour nourrir son bétail…

S’assurer que la production est durable est la seule manière de s’assurer que l’on pourra continuer à importer du soja: si on continue comme ça, l’Amazonie s’effondrera, et les rendements agricoles avec eux. Et pas seulement au Brésil: la forêt amazonienne régule le climat jusqu’au Canada. Sans compter qu’il est inconcevable de limiter le réchauffement global à 2°C si on poursuit la déforestation. Quel que soit le côté par lequel on prend le problème, cette destruction ne fait aucun sens. Sauf pour ceux qui veulent faire un maximum de profit en un minimum de temps.

En 2015, sept pays européens ont signé la déclaration d’Amsterdam, pour un commerce sans destruction de forêts primaires. Pas assez pour peser sur le mandat de la Commission…

Ce dont on a surtout besoin, c’est d’une législation. Les Français ont une loi par laquelle les entreprises doivent tracer leurs denrées: si elles sont liées à la déforestation, elles paient une amende. L’Union européenne devrait adopter un cadre similaire, et ce ne sont pas seulement 600 scientifiques qui le disent: le Parlement européen est d’accord pour dire qu’il faut une législation plus forte, et l’administration européenne considère que la législation est la meilleure option pour assurer des importations sans déforestation. Sans législation, on n’avance pas.

On a déjà des standards plus stricts sur l’importation de minéraux des conflits, sur les bois exotiques et même sur le poisson, mais on n’a rien d’équivalent pour les produits agricoles.

On a déjà des standards plus stricts sur l’importation de minéraux des conflits, sur les bois exotiques et même sur le poisson, mais on n’a rien d’équivalent pour les produits agricoles. Les solutions sont là. Maintenant on doit se concentrer sur les produits agricoles. Avant qu’il ne soit trop tard. Les scientifiques n’aiment pas faire ce genre de grandes déclarations. Mais on est arrivé au point où nous avons la responsabilité de dire la vérité: on est face à une vraie urgence. Quantité de rapports sont publiés qui montrent qu’on court à la catastrophe, et visiblement, ça ne suffit pas à inspirer l’action.

Sanctionner les importations liées à la destruction de forêts primaires, dites-vous donc. Encore faut-il les identifier…

C’est l’autre point que nous défendons: nous demandons que l’Union introduise une procédure pour tracer les biens depuis la ferme jusqu’à leur importation. Des technologies sont disponibles aujourd’hui, et on sait que les importations européennes sont largement liées aux régions du Brésil où le risque de déforestation est le plus élevé.

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