"Il est de moins en moins rentable de travailler avec l'Occident"

Albert Yuma

Albert Yuma, le patron des patrons congolais, insiste: depuis 2001, les choses évoluent vraiment.

Les visiteurs défilent dans l’antichambre d’Albert Yuma. En attendant leur tour, ils peuvent se laisser transporter dans les tableaux qui meublent les hauts murs du salon. L’homme d’affaires a fait de son palais un véritable musée. Mais nous ne sommes pas là pour parler d’art moderne africain. Il est tard, le président de la Fédération des entreprises congolaises (FEC) est débordé, il parle vite.

"Joseph Kabila a apporté une mesure fondamentale, commence-t-il: le libéralisme économique." Le patron des patrons insiste: depuis 2001, les choses évoluent vraiment. Certes, la Banque mondiale considère le Congo comme le pays du monde où le climat des affaires est le plus mauvais, juste avant la République centrafricaine. Mais le classement Doing Business n’est pas sa première préoccupation. "Leurs critères ne correspondent pas à la réalité de ce que nous vivons."

Le patron de la FEC est sans doute le lobbyiste le plus influent du pays. Surtout depuis que le président Kabila a fait des réformes économiques une priorité. "Nous avons longtemps plaidé pour la création d’un comité de pilotage pour l’amélioration du climat des affaires, explique-t-il. En août dernier, le gouvernement a accédé à notre requête: les ministères de la justice et du travail dressent, avec la FEC, l’état des lieux en matière de sécurité juridique, de législation fiscale, de commerce… Et l’on avance des pistes de solutions pour faire bouger les choses." C’est presque une révolution copernicienne au Congo. "Le fait que le palais présidentiel veuille aller de l’avant sur ce plan est fondamental pour nous. Nos relations avec les autorités ont changé du tout au tout: nous sommes beaucoup plus à l’aise. Nous sommes associés à quasiment toutes les décisions qui nous touchent."

Dysfonctionnements

Le mal-être des hommes d’affaires congolais, Yuma les connaît comme sa poche. "L’administration fonctionne encore mal, elle n’a pas le niveau et pas toujours la volonté d’appliquer le droit. Mais au moins la volonté politique s’est déclarée."

Et dans un pays où 85% de l’économie sont informels, le businessman plaide pour une réduction des taxes sur les entreprises. "L’important aujourd’hui, c’est de mettre des mesures d’encadrement pour que l’assiette fiscale soit élargie."

Mais au-delà de l’économie informelle, de la corruption et des lenteurs administratives, Yuma identifie deux freins essentiels au développement de l’activité économique: les infrastructures et la sous-bancarisation. "Le premier problème est en train d’être résolu. Le gouvernement trouve des solutions innovantes avec la Chine mais aussi avec la Corée du Sud et l’Inde."

Car même si le chemin sera encore long, le Congo avance. Avec qui veut bien le suivre. Yuma regrette le départ des entrepreneurs belges sans pour autant s’en émouvoir. "Les Belges sont de véritables experts du terrain congolais, ils ont tort de ne pas revenir, souligne-t-il. Car la RDC n’attend plus les Occidentaux pour avancer." Les Congolais ont découvert qu’ils pouvaient collaborer, à moindre coût, avec l’Asie, notamment. "Construire une maison, par exemple, coûte quatre fois moins cher avec des composants asiatiques qu’européens. Les Congolais sont en train de découvrir qu’il est de moins en moins rentable de travailler avec l’Occident."

Et Yuma ne tance pas uniquement les milieux d’affaires: pour lui, qui a fait ses études d’économie à l’UCL et de gestion à l’ULB, le maintien de contacts universitaires entre la Belgique et le Congo est important mais ankylosé par les consulats. "Il est tellement plus facile pour un jeune Congolais d’obtenir un visa d’études pour les Etats-Unis que pour la Belgique… Qu’on ne s’étonne pas que les liens entre les deux pays s’amenuisent d’année en année." l

Les entrepreneurs expatriés ont aussi leur "FEC" à eux. Un vendredi après-midi sur deux, le "Bel-20" se retrouve au restaurant de l’hôtel Memling. Ils sont une vingtaine, ils sont Belges pour la plupart et dirigent des entreprises belges ou étrangères présentes à Kinshasa.

"C’est un groupe informel, une bande d’amis qui passe un moment agréable et qui, en cas de gros souci, tente de trouver des solutions communes", explique un de ses membres. Le Bel-20 n’est pas un goupe de pression: "Nous faisons surtout de l’auto-lobbying", poursuit-il. Contrairement au "Cercle économique européen", par exemple. Ce dernier, qui réunit des représentants de l’ensemble de l’Union européenne – et où les Belges et les Français sont les plus représentés – est plus structuré, plus actif auprès des pouvoirs publics. Plus controversé, aussi: "Ici, on considère souvent les opérateurs économiques étrangers comme des voleurs. Le fait qu’ils s’organisent en groupe de pression ne passe pas toujours bien."

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