Jérôme Roux, l'hyperconseiller

Si quelqu’un peut ramener nos entrepreneurs dans ce pays, c’est lui. Jérôme Roux, le conseiller économique et commercial des trois régions passe sa vie à chercher des partenaires pour les Belges qui pourraient faire des affaires au Congo.

"C’est une bombe, ce truc." Agenouillé devant une petite armoire, Jérôme Roux dévoile son trésor: une soixantaine de vieux cahiers alignés en ordre chronologique. Depuis qu’il est arrivé au Congo, il y a six ans, c’est là qu’il colle les montagnes de cartes de visite qu’il amasse, et c’est dans ces pages qu’il griffonne les penchants amoureux de ses contacts. Car Jérôme Roux est une agence matrimoniale à lui tout seul: le conseiller économique et commercial des trois régions passe sa vie à chercher des partenaires pour les Belges qui pourraient faire des affaires au Congo. Si quelqu’un peut ramener nos entrepreneurs dans ce pays, c’est lui.

Juste avant notre visite à son bureau de l’ambassade de Belgique, place du 27 octobre, il recevait les représentants d’une société de private equity spécialisée dans les minerais rares. "Ils sont là depuis 2006, ils font de la prospection. Ils étaient étonnés de découvrir qu’en RDC, dans ce domaine, il n’y a plus de Belges." C’est vrai: depuis l’Union minière, les Belges ont déserté le secteur. "Ils ont peur. Sans doute en partie parce que le cliché du Blood Diamond a la peau dure. Pourtant, faire du développement durable dans le minier est loin d’être impossible!", abonde le conseiller.

Et dans ce domaine comme dans d’autres, il y a largement la place pour nos entrepreneurs, assure Jérôme Roux. Le large sourire qu’il affiche n’est pas un simple masque de communicateur: on lit dans ses yeux un enthousiasme pétillant pour le Congo.

Pourtant, il le reconnaît, ce pays est parfois très décourageant. L’insécurité juridique, l’arbitraire douanier, l’obsession sécuritaire… "Je me suis fait arrêter plusieurs fois. Un jour, je me suis retrouvé avec un pistolet-mitrailleur sur la tempe. C’est très déprimant quand cela arrive."

Mais il insiste sur les histoires dont on ne parle pas dans les médias: "Il y a énormément de belles personnes, de piliers positifs. Seulement au Congo plus qu’ailleurs, pour vivre heureux, il faut vivre caché. Les gens biens sont nombreux, mais ils se montrent discrets."

"Je ne dis pas aux entreprises belges: venez en RDC, c’est super! Je leur dis que c’est un pays plein d’intérêt et bourré d’obstacles. Mais que ces obstacles, on peut les circonscrire, les mesurer."

Pas de baptême du feu sans parrain

L’une des manières de réduire les risques est d’entrer au Congo sous l’aile d’un protecteur aux reins solides. Les gros industriels étrangers ont généralement besoin de mettre en place des projets sociaux parallèles à leur activité. "Tout simplement pour avoir le soutien des populations locales, de la paroisse, des "mamans", et diminuer ainsi le risque politique lié à leur activité principale." C’est là que les Belges peuvent facilement se faire une place. Ces grandes entreprises ont besoin de PME pour mener à bien ces projets – l’équipement d’un hôpital, la construction de maisons pour les ouvriers, etc. "Les petits entrepreneurs locaux sont rarement à la hauteur techniquement, constate Jérôme Roux. C’est donc là que j’interviens: je trouve une PME belge pour faire la jonction. Le Belge apporte son expertise technique pour mettre en œuvre le projet et s’appuie sur un sous-traitant congolais qui connaît le terrain. Une foule d’opportunités de ce genre émerge en ce moment!"

On sonne. C’est l’honorable Modeste Bahati Lukwebo, qui a bravé les embouteillages kinois pour rendre visite à l’attaché belge. "Je suis un homme d’affaires avant d’être un député", lance-t-il d’emblée en se présentant. Le parlementaire possède une ferme en province qu’il veut développer. Ce qu’il cherche? Des appareils pour fabriquer et conditionner des frites, notamment. En juillet prochain, il participera à la foire de Libramont avec une mission d’affaires agricole. En attendant, il vient chercher la liste de contacts belges que Jérôme Roux lui a concoctée.

"Comme vous le voyez, il n’y a pas que les multinationales pour faire office de parrain, sourit l’attaché après le départ du visiteur. Le député est un notable, avec sa ferme et son revenu, je le vois comme un businessman qui peut nous acheter quelque chose. Il y a beaucoup de profils de ce genre. Je suis, par exemple, en contact avec un banquier qui a quelques terres potentiellement touristiques, je lui ai trouvé un spécialiste belge de maisons à ossature bois, qui lui-même pourra s’associer avec un charpentier congolais."

Agence matrimoniale

Tout cela serait impossible sans la "bombe" devant laquelle Jérôme Roux était agenouillé tout à l’heure. Avant son arrivée, en 2004, les missions économiques drainaient beaucoup de monde – dont des nostalgiques qui n’avaient pas grand-chose dans leurs porte-documents – et étaient souvent mal ciblées. On faisait beaucoup de théâtre pour des résultats finalement assez maigres. Depuis, Jérôme Roux recadre. Il s’est donné pour mission d’inventorier les entrepreneurs et investisseurs sérieux: qui peut faire quoi, et où. "Il faut déterminer ce dont le Congo a besoin pour trouver concrètement ce que les Belges peuvent lui offrir." Alors le conseiller économique s’est mis à sillonner le Congo en sondant les acteurs clés. Il organise des séminaires thématiques pour définir les besoins de chaque secteur; interroge les banquiers pour séparer les solvables des insolvables; rencontre les avocats pour distinguer les gens sérieux des escrocs… "J’implique même la diaspora, c’est une cible très intéressante, généralement désireuse de faire des choses au pays."

C’est ainsi qu’au fil des années, il remplit ses fameux carnets. Il les photocopie, les classe dans les armoires qui composent son grand bureau. L’idée, c’est d’en faire des annuaires sectoriels et régionaux, les "Beltrade-Contact".

Car pour lui, le découpage géographique est fondamental: "Il faut savoir par où commencer. Parfois, il est plus facile de réussir à Butembo, dans le Nord Kivu qu’ailleurs. Même si le Ducroire refuse de vous assurer! La notion de risque politique peut être atténuée par la connaissance du terrain et des acteurs locaux."

Mais Jérôme Roux ne se contente pas du terrain. Il veut cerner les enjeux et les risques de ce pays dans leur ensemble. Il donne cours de géographie économique du Congo et de géopolitique à l’université technologique Bel Campus et est maître de conférences à l’université protestante du Congo. Dans "Beltrade-Info", il publie, tous les deux mois, un point sur l’évolution de la RDC dans les relations internationales. "Cela fait partie du jeu, il faut savoir dans quoi on met les pieds avant de s’aventurer ici."

C’est un travail de titan, mais insuffisant: ce n’est pas tout de rassurer les entrepreneurs belges, il faut encore convaincre les Congolais.

L’attaché fait donc aussi le travail inverse: la moitié de ses armoires est consacrée aux entreprises belges qui pourraient intéresser le Congo. "J’accumule, j’accumule. Puis, surtout, je trie. Quand je vais voir un Congolais, je dois avoir quelque chose de solide à lui offrir."

Ainsi, quand il organise une mission d’entrepreneurs congolais vers la Belgique — comme la mission agricole de juillet — il peut leur proposer à chacun une liste de contacts personnalisée en fonction de leurs intérêts. "En fait, la mission en Belgique sert d’appel à la mission suivante d’entrepreneurs belges au Congo: les grands miniers australiens ne vont pas venir chez nous, mais une fois les Belges en RDC, ils peuvent également rencontrer de plus gros acteurs."

Primus inter pares

Jérôme Roux s’attire régulièrement les regards médusés de son entourage: pourquoi déployer tant d’énergie pour faire vendre une machine à frites à un commerçant flamand? Simplement parce qu’il est convaincu que l’économie congolaise est entrain d’éclore et que le Belge a une carte en or à jouer.

"Dans la plupart des pays, on ne sait pas situer la Belgique sur une carte, mais pour un Congolais, la Belgique, c’est une évidence. Ici, sans rien faire, toutes les portes s’ouvrent aux Belges." Et le conseiller de faire un clin d’œil aux néerlandophones, très peu nombreux à s’aventurer dans ce pays: "Il faut savoir que pour les Congolais, le top du top, c’est le Flamand. Il a l’image du gars sérieux, travailleur. D’ailleurs, quand un Flamand vient, il fait presque à chaque fois une success story. Malheureusement, l’image du Congo est particulièrement négative en Flandre."

Mais Jérôme Roux n’attend pas que les sceptiques se décident: l’hyperconseiller veut aller encore plus loin. "L’idée, maintenant, c’est d’internationaliser la démarche. Quand on fait des missions économiques congolaises, il faut inviter des Français, des Allemands… Si on joue trop petits bras, on sera perdants. Le Hollandais ou l’Allemand qui veut faire quelque chose au Congo a besoin d’un Belge. Aujourd’hui, personne ne conteste notre leadership en RDC, nous sommes ‘primus inter pares’, il faut en profiter." D’autant que s’associer, c’est aussi réduire le risque politique.

Même avec les Chinois, Jérôme Roux est convaincu qu’il y a un deal à faire. "Ils peuvent avoir intérêt à s’associer à un Belge pour le contrôle de leurs travaux, par exemple. Ils savent qu’on a une longueur d’avance culturelle sur eux, et associer un Belge à leurs travaux, c’est bon pour leur image. On dira: vous voyez, il n’est pas si méchant ce Chinois-là, il y a un Belge dans le coup… D’autant que les Belges connaissent les Chinois, nous avons déjà traité avec eux, nous avons fait leurs chemins de fer, nous avons le know-how. On n’est pas des bleus! On doit être fiers de cela, jouer cette carte." l

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