La coopération belge n'arrive pas à dépenser

La partie la plus délicate d’un projet n’est pas le financement: le plus difficile est de s’assurer du suivi et de l’entretien. Etat des lieux de la coopération belge au Congo.

"Ici, on paie cash. Pour un litre d’eau potable, les habitants du quartier déboursent 1,25 francs", explique David Bwala Bwala, gestionnaire d’une association de distribution d’eau dans la commune de N’Sele, en périphérie de Kinshasa. "C’est 50 centimes de plus que le tarif de la Regideso, l’entreprise publique qui gère le réseau de distribution, mais ses canalisations n’arrivent pas jusqu’ici." Il y a un peu plus d’un an, avant que le château d’eau et les bornes de distribution ne soient installés, les gens payaient en réalité quatre fois le prix officiel pour faire acheminer de l’eau potable jusque dans ce quartier.

C’est la coopération belge, avec l’appui de trois autres bailleurs de fonds, qui a installé ce projet d’adduction d’eau. Mais ce sont des habitants du quartier, encadrés par une ONG locale, qui régissent la distribution. "Nous les avons aidés à former une ASBL pour gérer les points d’eau", explique Jean-Luc Mouzon, le conseiller à la Coopération technique belge (CTB) qui porte le projet. "Pour assurer la durabilité, il était fondamental que l’eau soit payée au minimum au prix coûtant, pour responsabiliser les populations."

Le prix a été fixé pour amortir un puits en 30 ans. En théorie, après cette période, l’association doit être capable de percer un nouveau forage. C’est plutôt bien parti: "En un peu plus d’un an, nous avons remboursé la parcelle sur laquelle le forage a été fait, nous avons acheté une pompe et un groupe électrogène de réserve", explique David Bwala Bwala.

Le projet tient à cœur au "Monsieur Eau" de la CTB, qui souligne que seul un Kinois sur deux a accès à l’eau potable. À l’échelle de la population congolaise, on estime la proportion à seulement 22%. Et l’eau saine n’a pas uniquement un impact sanitaire. L’impact socio-économique du forage est immédiat: "Avant, la corvée d’eau monopolisait un temps plein par ménage et par jour. Aujourd’hui, ce système permet à un enfant d’aller à l’école ou à une ménagère d’ouvrir un petit commerce", explique Mouzon. Sans compter que la valeur du quartier a bondi: entre les sentiers sableux, des dizaines de maisons sont en construction.

Ce projet est l’une des fiertés de la coopération belge. D’ici la fin de l’année, quarante-trois mini-réseaux de ce genre devraient être fonctionnels. Complet et efficace, le système coûte à peine 22 euros par personne alimentée, "c’est cinq à six fois moins que pour un réseau centralisé classique", assure Jean-Luc Mouzon. Mais la partie la plus délicate du projet n’est pas le financement: le plus difficile est de s’assurer que, lorsque la CTB ne viendra plus contrôler le bon fonctionnement du système, le réseau sera entretenu.

Dépenser, un défi

"La coopération belge est l’une des premières à s’être lancé dans l’implication des populations locales", explique avec une pointe de fierté Pierre Dulieu, le représentant résident de la CTB. "Avant la déclaration de Paris de 2005, les bailleurs avaient tendance à travailler en autarcie, mais depuis quelques années, nous misons sur l’appropriation des projets par les partenaires locaux. C’est beaucoup plus efficace, mais aussi beaucoup moins évident à mettre en œuvre."

Et ce travail de fond, couplé aux difficultés du terrain et aux critères de gouvernance drastiques imposés depuis Bruxelles, ne facilite pas les décaissements… Car paradoxalement, alors que l’aide belge croît, l’agence belge de développement éprouve de plus en plus de mal à la dépenser.

"Avec les 400 millions d’euros que la coopération devrait atteindre, entre 2010 et 2013, nous retrouvons des montants importants, sourit le représentant. Même si ce n’est pas encore ce que nous avions en volume avant le massacre des étudiants de Lubumbashi", qui a mis fin à la coopération en 1990. Mais la capacité d’absorption du pays est directement liée à son développement, explique-t-il. "Donc paradoxalement, moins un pays est développé, plus il est difficile d’y injecter de l’argent efficacement."

Les châteaux d’eau de Jean-Luc Mouzon le montrent: les projets de meilleure qualité ne sont pas toujours les plus chers.

Pierre Dulieu épingle un autre exemple: le projet "Paideco". La CTB demande à des populations locales d’imaginer et de réaliser un projet de A à Z, qu’elle leur offre de financer. On installe une serre à maraîchage, une maternité, un marché couvert… "C’est énormément de préparation sur terrain, deux ans de travail, mais cela représente à peine 1,5 million d’euros."

Quant aux grands ouvrages d’art, comme la construction du pont de Nyemba, "ils dépendent des capacités d’acheminement de ciment: les pannes de courant et l’inefficacité des transports rendent ce type de constructions très laborieux".

Enfin, pour mettre en œuvre des projets, il faut des assistants techniques compétents. Et prêts à se mouiller. Or là aussi, le bât blesse: "Nous trouvons de moins en moins de coopérants de qualité, véritablement volontaires, pour aller travailler dans des conditions difficiles", regrette Pierre Dulieu.

Plus de saupoudrage?

Reste que la coopération belge garde une réputation d’experte incontournable du terrain congolais. Mais à l’heure où le monde entier afflue au Congo pour apporter de l’aide, la CTB tente de lutter contre le syndrome du saupoudrage: pendant des années, des millions ont été injectés dans des projets ponctuels et épars avec des résultats peu visibles. "Aujourd’hui, nous regroupons nos actions dans des projets intégrés, explique Pierre Dulieu. Nous faisons des routes de desserte rurales dans des zones où nous travaillons à l’intensification de la production agricole, où nous fournissons des tracteurs, où nous mettons en place des écoles techniques… Cela améliore notre impact et notre visibilité."

Passer d’une politique du don gratuit à une véritable collaboration ne se fait pas sans douleur. Mais les mentalités changent, des deux côtés du chèque de la coopération belge. "Il y a de plus en plus de ‘nouveaux Congolais’, qui ne vous tendent plus la main pour se contenter de récolter de l’argent mais pour vous la serrer. Et des gens comme ça, on en trouve dans chaque ministère, sourit le représentant résident. On finit toujours par se trouver." l

"Il y a essentiellement deux types d’activités qui peuvent générer des devises en RDC: le minier, qui a une durée de vie limitée, et l’agriculture. Cacao, café, huile de palme, caoutchouc… Ce pays a un potentiel d’exportation considérable! Or investir dans l’agriculture est le seul moyen de réduire de façon globale le problème de la pauvreté." Alain Huart travaille pour le ministère congolais de l’Agriculture. Il est payé par la coopération belge pour assister la RDC dans la réforme de sa gestion agricole.

Le premier défi du secteur, estime-t-il, c’est d’intensifier la production. "Aujourd’hui, le paysan congolais produit une valeur ajoutée d’à peine 200 dollars par an. Au Cameroun, où la terre est plus pauvre, chaque paysan retire 800 dollars du sol!" Il faut aussi connecter les producteurs aux centres urbains: comment accepter que Kinshasa importe pour 1 milliard de dollars de nourriture par an de l’étranger, alors que le sol congolais est l’un des plus riches au monde? Le désenclavement est d’ailleurs l’un des axes clés de l’action de la coopération belge, qui contribue à mettre en place un réseau de pistes agricoles. Enfin, le pays doit sédentariser ses paysans. "Aujourd’hui, la majeure partie d’entre eux pratique l’agriculture itinérante sur brûlis: ils détruisent les forêts au fur et à mesure qu’ils vident le sol de sa substance." Cette méthode est responsable de 20% des émissions de gaz à effet de serre dans le monde.

Répondre à cette situation demande des solutions de long terme. "Or la difficulté aujourd’hui, c’est que les bailleurs sont avides de quick wins. Leurs projets sont généralement étalés sur 3 à 5 ans, et les responsables veulent voir des résultats tangibles sur la période." Mais dans l’agriculture, il faut compter jusqu’à 8 ans pour voir des résultats concrets...

Alain Huart est convaincu qu’une grande partie de la réponse est dans la gouvernance. Comment planifier le développement durable d’un pays vaste comme l’Europe, sans cette gouvernance? Alors l’assistant technique parcourt le Congo pour mettre en place des conseils agricoles et ruraux de gestion, les "Carg". Objectif: créer un dialogue à la base pour définir des politiques qui répondent réellement aux attentes du terrain.

"Nous réunissons des acteurs qui parfois ne se parlaient plus depuis des années: les percepteurs de taxes, les paysans, les politiciens locaux, la police…" Un tiers de l’assemblée est composée d’autorités, le reste est issu de la société civile, "c’est un rapport de force qui permet de faire sortir des vérités: ensemble, les paysans osent parler aux autorités des tracasseries qu’ils subissent et celles-ci sont forcées de les écouter". Ensuite, l’envoyé du ministère de l’Agriculture demande à chacun des 120 conseils de s’accorder sur un plan de territoire: "Quelles sont leurs priorités en matière de routes, quelles sont les filières prioritaires à développer, etc.?" La relation entre les villages et les bailleurs de fonds change du tout au tout: "Avant, quand une ONG se présentait dans une localité, on lui tendait une liste de St Nicolas, des dizaines de demandes sans cohérence. Chaque bailleur finissait par faire ce qui l’arrangeait le mieux, pas forcément ce qui était prioritaire…", explique Alain Huart. Les pouvoirs publics aussi apprennent à écouter les paysans. "En compilant les plans territoriaux, nous élaborons des plans provinciaux. Cela crée un véritable lien entre le terrain et les gouvernants." Les Carg répondent concrètement au défi de la gouvernance décentralisée... Et ce à une période où Kinshasa freine des quatre fers le processus de décentralisation du pouvoir.

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