Steven Vanackere: "Je plaide pour des relations normalisées durables"

A l’occasion des festivités marquant le 50e anniversaire de l’indépendance du Congo, le ministre des Affaires étrangères sortant, Steven Vanackere, porte un regard lucide et pragmatique sur les relations entre la Belgique et son ancienne colonie.

Il plaide pour des relations bilatérales normalisées et durables entre les deux pays. Si Steven Vanackere porte un regard sur le passé, qui a vu les relations belgo-congolaises connaître des hauts et des bas, c’est avant tout pour travailler à la stabilisation de ces relations. Il se réjouit de la reprise du dialogue entre les autorités belges et congolaises, qui permet, dit-il, de se parler franchement et d’aborder en confiance, sans arrière-pensées, les problèmes.

Depuis l’indépendance de notre ancienne colonie, les relations belgo-congolaises ont connu des hauts et de nombreux bas, qui font partie de notre histoire commune. Mais, au moment où la RDC fête un demi-siècle d’indépendance, les autorités congolaises souhaitent entamer une phase de renouveau et plaide pour une reprise du dialogue. Un sentiment partagé par notre ministre des Affaires étrangères.

A son arrivée à la tête du département, Steven Vanackere a semblé marquer une rupture avec l’un de ses prédécesseurs, le libéral Karel De Gucht. Ce dernier, on le sait, n’avait pas eu des propos très diplomatiques à l’égard des dirigeants congolais, ce qui avait provoqué un nouveau coup de froid sur les relations entre la Belgique et son ancienne colonie. Pourtant, Steven Vanackere évite de parler de rupture, affirmant qu’au niveau de l’analyse, il y a plus de points de convergence qu’on ne le croit. "Je partage certaines analyses faites par Karel De Gucht. La RDC a des potentialités énormes, mais pas toujours utilisées à bon escient. Il y a encore des choses inquiétantes qui suscitent notre attention", dit-il.

Éviter de tomber dans l’émotionnel

Pour lui, la "rupture" entre le style De Gucht et le style Vanackere est davantage au niveau de la forme que du fond. Le ministre rappelle que la normalisation des relations entre le Congo et la Belgique a été initiée par le Premier ministre Van Rompuy. Toutefois, il reconnaît que son style est différent de celui de De Gucht. "Je suis comme je suis. J’estime que si l’on a des divergences, il faut aussi avoir des canaux de communication pour éviter de couper les liens. Je ne suis pas pour la diplomatie du porte-voix, mais plutôt pour un dialogue discret." Pour lui, émettre des critiques de façon discrète fait que l’on est mieux écouté. "Mon objectif a été de mettre en place une diplomatie efficace pour avoir un impact en Afrique centrale, qui est l’une des régions du monde où la Belgique, petit pays, a certainement un rôle important à jouer."

Pourtant, certains milieux congolais estiment qu’on met trop souvent en évidence ce qui ne va pas, qu’on revient sur des épisodes douloureux et sur les tensions qui ont émaillé les relations belgo-congolaises en 50 ans, et jusqu’il y a peu. Ils voient, dans cette situation, l’action invisible et néfaste d’un "lobby" soucieux que les relations entre les deux pays connaissent des ratés. Ce n’est pas l’avis du ministre des Affaires étrangères qui incite à ne pas tomber dans ce qu’il appelle la logique de la conspiration. "L’histoire fait que nos relations ont une intensité qui doit être utilisée pour stabiliser nos contacts. C’est ce que j’appelle la normalisation durable. Il faut que nos relations bilatérales ne passent plus par des hauts et des bas et qu’elles restent stables. Faisons attention de ne pas tomber dans l’émotionnel", souligne Vanackere.

Certains affirment que, sur le papier, les choses changent, mais pas dans la pratique. Est-ce votre avis?

Steven Vanackere: Je ne suis pas là pour donner des diplômes. On ne peut pas nier que des choses s’améliorent, comme la guerre dans l’est du Congo qui, il y a un an encore, était très forte. Mais, à côté de cela, il y a toujours des infractions, notamment au niveau des droits humains. La stabilité et la sécurité ne sont pas encore une réalité. Par ailleurs, au niveau politique, les élections présidentielles et parlementaires qui ont lieu ne donnent pas nécessairement un label de démocratie mature. Il y a encore des choses à construire. Mais il faut se dire qu’on prépare déjà les prochaines élections et qu’à cet égard on ne pourra plus faire marche arrière. La logique démocratique ne peut plus être sous-estimée. Enfin, d’un point de vue économique, le Congo a fait d’importants efforts qui devraient lui permettre d’atteindre les critères que la Banque mondiale impose pour réduire la dette. On peut voir les choses de manière optimiste ou pessimiste, c’est la théorie du verre à moitié plein ou à moitié vide. Pour ma part, je veux soutenir tout ce qui peut encore être amélioré.

Vous parliez d’infractions aux droits humains. À cet égard, l’assassinat du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya est inacceptable. Vous avez été le premier à demander une enquête. Êtes-vous satisfait de l’enquête diligentée jusqu’à présent?

Vanackere: Je le serai lorsqu’une clarification totale aura été faite. Mais je constate que le gouvernement congolais a réagi très rapidement et condamné cet acte inacceptable. Il a accepté aussi la présence d’experts hollandais. Des arrestations ont eu lieu. On n’a pas traîné. Ce sont des éléments qui contribuent à une crédibilité. J’attends des résultats concrets.

Quelle est votre relation personnelle avec le président Joseph Kabila et les autorités congolaises en général?

Vanackere: Je le répète: il faut normaliser nos relations. Dès lors, il est normal qu’on traite avec le chef de l’État. Je parle au nom de la Belgique et en tant que chef de la diplomatie, j’ai le respect des personnes et des fonctions. Je me réjouis que le dialogue qui s’est instauré entre nous permette d’aborder tous les sujets, y compris ceux qui peuvent être délicats. Dans mes relations avec le président Kabila et les autorités gouvernementales congolaises, j’ai eu l’impression d’être écouté et précisément de pouvoir aborder tous les sujets.

Vous avez souvent parlé d’un dialogue franc, porteur de relations normalisées. Est-ce réellement le cas?

Vanackere: Oui, il y a un dialogue franc. Lorsque j’ai été à Kinshasa, j’ai senti qu’on était prêt à m’écouter. J’ai même rencontré une certaine lucidité. Ce sont parfois les dirigeants congolais qui ont abordé d’eux-mêmes certains problèmes, mettant le doigt sur ce qui ne marche pas bien. C’est une logique de confiance qu’il faut garder.

Il y a cinq grands chantiers en République démocratique du Congo. Comment jugez-vous ceux-ci?

Vanackere: Ce sera à la population de juger au moment des élections. Pour ma part, je me réjouis de l’apport de la coopération belge, y compris dans le domaine de l’éducation où elle compte renforcer son action, notamment en ce qui concerne la formation professionnelle.

L’Ambassadeur de la RDC en Belgique plaide pour un retour des Belges au Congo, notamment des entrepreneurs qu’il juge un peu "frileux". Il regrette que d’autres prennent leur place (chinois, français,…). Qu’en pensez-vous?

Vanackere: L’ambassadeur fait son travail. Je peux comprendre la frilosité de certains entrepreneurs belges qui ont connu parfois des problèmes. Mais, le monde économique s’informe et est généralement bien au courant de ce qui se passe. En tant que ministre chargé aussi du commerce extérieur, je parle avec nos entrepreneurs et je peux vous dire qu’ils savent que faire du business à l’international nécessite une préparation. J’ajouterai qu’à côté de la diplomatie politique, il y a aussi la diplomatie économique, qu’il ne faut pas sous-estimer. Elle ne doit pas remettre en cause les valeurs que nous prônons, mais elle est essentielle. Je sais qu’en novembre, il y aura une importante mission économique de la Région wallonne en RDC. Il n’est pas exclu qu’il y ait d’autres initiatives, d’ici la fin de l’année, sur les possibilités d’investissement au Congo.

La RDC est un pays d’avenir qui, selon ses autorités, commence à réunir tous les critères d’un pays émergent. Partagez-vous cette vision?

Vanackere: Si le Congo peut gagner le défi d’installer une autorité forte et un état de droit permettant de créer une stabilité interne, il a effectivement toutes les caractéristiques d’un pays émergent. Mais tant qu’il y a encore des problèmes qui empêchent l’état de se prendre en main, comme par exemple la mise en place d’une fiscalité régulée, il y aura des blocages.

La RDC compte 60 millions d’habitants et plus de 60% de ceux-ci ont moins de 25 ans. L’éducation et l’emploi (deux des cinq chantiers) sont donc importants. Or, pour créer des emplois, il faut des investissements. La Belgique peut-elle jouer un rôle à cet égard?

Vanackere: Les Belges ont toujours manifesté l’envie de participer au développement économique du Congo. Il existe déjà d’importants accords de partenariat. Prenez, par exemple, la volonté du Port d’Anvers de collaborer avec les ports de Matadi et de Boma. Avec le Port de Bruxelles, que j’ai le plaisir de diriger, nous avions mis en place une coopération avec le Port de Kinshasa. Je plaide pour l’installation de partenariats "public/privé" et "public/public" entre nos deux pays. Nous pouvons apporter un regard extérieur qui procure un éclairage différent et un regard nouveau. C’est important.

Sur le plan diplomatique, partant du principe que Belges et Congolais se connaissent bien, certaines personnalités congolaises plaident pour une "alliance stratégique" entre la RDC et notre pays. Ainsi, le Congo serait une porte d’entrée pour la Belgique sur le continent africain et inversement la Belgique serait une porte d’entrée sur l’Europe. Qu’en pensez-vous?

Vanackere: Je veux tenir un discours que je souhaite ambitieux mais prudent. Avant de courir, apprenons à marcher. En rétablissant des liens, cela permet d’envisager beaucoup de choses, mais il faut d’abord investir dans des relations stables et durables. Une bonne relation avec la République démocratique du Congo peut aider la Belgique à dialoguer avec le continent africain et à y jouer un rôle. Des relations normalisées durables peuvent porter des fruits. Ainsi, lorsque j’ai repris le contact avec les autorités congolaises en janvier dernier, j’avais aussi en tête la fin de la mission de la Monuc qui s’achevait fin mai. Or, la Belgique n’est pas au Conseil de sécurité de l’Onu et je pensais qu’il était important de prolonger cette mission. Mais les autorités congolaises ne semblaient pas le vouloir. Nous avons entamé un gros travail diplomatique qui a abouti à repenser la mission. Il fallait passer aussi à une logique d’objectif plutôt qu’à une logique de calendrier. Nous sommes arrivés à distinguer deux aspects: le maintien de la paix et la construction de l’État. Nous nous sommes engagés dans un souci d’aider le Congo à aller dans le bon sens. La décision prise par le Conseil de sécurité de l’Onu - qui a rebaptisé la mission en Monusco - a été dans cette direction et nous en sommes très fiers. Cela a été une réussite, mais cela n’aurait pas été possible si les relations belgo-congolaises n’étaient pas normalisées.

Si demain vous retrouvez votre poste de ministre des Affaires étrangères dans le prochain gouvernement belge, quels seraient les grands axes de votre politique congolaise?

Vanackere: Ces axes iront dans le sens de la continuité. Je crois que l’Afrique centrale est l’endroit où la Belgique peut jouer un rôle important.

Comment la Belgique se positionnera-t-elle vis-à-vis des élections présidentielles de 2011?

Vanackere: J’ai d’abord un petit regret concernant le report des élections locales, même si constitutionnellement cela ne pose pas de problème. L’exercice démocratique passe par la démocratie locale. Ceci dit, les élections législatives et présidentielles sont essentielles. Nous sommes prêts à aider et souhaitons que les autorités congolaises nous fassent part à temps de leurs besoins.

Un anniversaire est l’occasion de formuler des vœux. Quels sont ceux que vous adressez d’abord aux dirigeants congolais et ensuite au peuple congolais et quel est votre rêve pour le Congo?

Vanackere: Je suis un homme pragmatique, mais j’ai aussi des rêves. En politique, si on n’a pas de rêves, on ne tient pas. Je rêve, pour le Congo, d’un pays où la jeunesse peut avoir confiance dans son avenir et où les potentialités sont pleinement utilisées. Les Congolais peuvent créer un pays stable et démocratique. Je crois que la Belgique ne peut pas oublier le Congo et l’Afrique. Je souhaite voir des progrès constants qui permettront au pays de prendre en mains les choses. Le cinquantenaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo doit être l’occasion de regarder vers l’avenir et de voir ce qui doit se passer dans le futur.

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