interview

"Je n'ai jamais vu pareille volonté de nuire aux syndicats"

©Dries Luyten

Après les événements dramatiques de la semaine du 19 octobre, Marc Goblet revient sur les actions et sur le rôle des syndicats.

Quand on arrive dans son bureau, Marc Goblet est vissé à son écran, découvrant une opinion sur le traité de libre-échange signée par son "meilleur ennemi", Peter Timmermans, le patron de la Fédération des entreprises de Belgique (FEB). L’homme est tendu; on l’a déjà vu plus rieur. Il faut dire que les deux dernières semaines ont été rudes pour le secrétaire général de la FGTB, et le syndicat socialiste dans son ensemble.

La FGTB a été mise en cause dans les événements dramatiques de la semaine du 19 octobre. Comment le vivez-vous?
Ce sont toujours des périodes difficiles, surtout quand on n’est pas dans une information objective, c’est-à-dire à charge et à décharge. Si l’on part des événements de Liège, l’action dans sa globalité était une réussite. Il n’y a pas eu d’incidents aux piquets. Evidemment, nous déplorons les deux cas malheureux, mais jusqu’à preuve du contraire, rien ne prouve – et je pense que ce sera même le contraire – que le décès de ces personnes, qui est extrêmement regrettable parce que j’attache beaucoup d’importance à la vie humaine, soit dû au blocage de l’autoroute.

"Rien ne démontre que la FGTB est responsable de deux morts. On a plutôt des éléments qui prouvent le contraire."

Bloquer une autoroute, c’est contraire à la loi. La FGTB n’a-t-elle pas été trop loin?
Le blocage de l’autoroute n’aurait pas été à ce point monté en épingle si l’on n’avait pas annoncé le mercredi qu’un médecin était resté bloqué et qu’à cause de cela, une personne était décédée, et qu’une autre personne avait fait un arrêt cardiaque – alors qu’elle était déjà sortie de l’autoroute, puisqu’elle était à la sortie de Bonne Fortune. J’ai trouvé très grave et hasardeux de la part d’une certaine presse de titrer que la FGTB était responsable de deux morts. Parce que rien ne le démontre. On a plutôt des éléments qui prouvent le contraire.

Comme quoi?
Ça, je ne le dirai pas. Je suis d’abord respectueux de la situation des personnes qui ont vécu un drame. Qu’on laisse les enquêtes se dérouler et on verra que ce n’est pas du tout le cas. Maintenant, il est clair qu’on demande toujours qu’il n’y ait pas de blocage.

Ce n’était pas planifié?
Mais non! Les instructions que l’on donne sont toujours dans le respect du gentlemen’s agreement de 2002, de la Charte sociale européenne et des conventions de l’Organisation internationale du travail. Qui disent que si l’on place des piquets sur des routes, cela doit être des barrages filtrants. On doit laisser passer les véhicules et juste prendre le temps de distribuer un tract et de donner une information. Certainement pas bloquer durant des heures. Et si jamais un blocage est prévu, on avertit le bourgmestre et la police, qui se rendent sur place pour organiser la circulation et garantir les bandes de sécurité pour les urgences, qu’il s’agisse des pompiers, de la police ou d’un médecin.

"Le jour où il n’y a plus de syndicats, il n’y a plus de contre-pouvoir. C’est le rêve de la N-VA."

Donc il y a eu débordement.
C’était un débordement. Croyez-vous que l’on puisse gérer des milliers de travailleurs dans l’action à des multitudes d’endroits? Et éviter qu’il n’y en ait un qui dérape? Comment voulez-vous que l’on effectue un contrôle sur chaque personne? Je trouve grave que l’on ait utilisé ça pour intenter un procès à la FGTB, dire qu’on était presque des assassins, des terroristes! Il y a, pour le moment, un acharnement contre les syndicats, qui est difficilement compréhensible. Avant la manifestation du 7 octobre, on demandait partout: "Les syndicats sont-ils encore capables de mobiliser?". Et puis on fait 100.000 personnes; il y a un incident avec des anarchistes et on en parle plus que de la réussite de la manifestation. Tout ce qui se déclenche maintenant est lié à ça. On est dans l’émotionnel et l’effervescence politique. Un courant qui veut mettre à mal les syndicats. Mais les gens comprendront-ils que le jour où il n’y a plus de syndicats, il n’y a plus de contre-pouvoir? Et qu’on sera alors dans un régime totalitaire!

"Si on ne maintient pas la mobilisation, on ne nous respectera plus."

Vous ne craignez pas de lasser l’opinion à force de mener des actions?
Bien sûr que c’est une crainte. On y réfléchit. Mais quand vous avez un patronat et un gouvernement qui ne veulent pas entendre les travailleurs et, à la limite, ne les respectent pas… On a beau dire que les actions ne servent à rien, c’est quand même ce qui a permis de relancer la concertation sociale. Je suis persuadé que sans mobilisation constante, on ne serait pas arrivés à autant de résultats au sein du Groupe des dix. Et que si on ne maintient pas cette mobilisation, on ne nous respectera plus. C’est ça, l’enjeu. Il faut ensuite distinguer les actions interprofessionnelles des mouvements sectoriels. Si les cheminots se battent, c’est d’abord pour garantir un service public de qualité. Quand vous voyez que le boss de la SNCB dit que 20% des trains peuvent rouler sans accompagnateur, où est la garantie de sécurité? Et en même temps, on met des militaires dans la rue! Les syndicats se battent pour l’emploi, notamment des jeunes et des personnes âgées. Pour maintenir une protection sociale. Le voilà, le sens de nos combats! Et après ça, on dit que les syndicats ne sont pas modernes. Mais c’est ce gouvernement qui est archaïque et veut nous ramener au XIXe siècle. Vous concevez, vous, une société où l’on a 20% des gens vivant sous le seuil de pauvreté, dont 40% de jeunes?

Marie-Hélène Ska (CSC) et Marc Goblet (FGTB). ©Photo News

Vous évoquiez les réactions politiques. Trois partis de la majorité parlent de recadrer le droit de grève et de sacraliser le "droit au travail" dans la législation belge.
Le droit de grève est reconnu. Heureusement, sinon les travailleurs n’auraient plus de droit d’expression. Mais il est déjà encadré. Si on organise un piquet, il ne peut y avoir d’acte de violence, ni sur les personnes, ni sur les biens. On parle de droit au travail, mais le gouvernement se préoccupe-t-il des 900.000 demandeurs d’emploi qui n’ont pas droit au travail? Et songe-t-il aux travailleurs des PME qui voudraient bien faire grève mais n’osent pas par crainte de se faire licencier et nous appellent pour qu’on aille faire des piquets chez eux? C’est ça, la réalité qu’on vit. Alors il ne faut pas aller chercher des choses qui ne sont pas justifiées.

Autre proposition, signée N-VA: supprimer les avantages fiscaux dont bénéficient les travailleurs affiliés à un syndicat.
On va discriminer 3,5 millions de travailleurs, s’ils ne peuvent plus déduire de leurs frais professionnels la cotisation syndicale. Ou, s’ils en ont une, en taxant la prime syndicale. Des éléments qui ont été introduits dans le cadre de la concertation. Au même titre qu’un employeur peut déduire la cotisation de sa fédération. La N-VA voit là uniquement la logique d’attaquer Kris Peeters.

"Jamais on ne dévoilera notre capacité de résistance!"

Michel songe aussi à doter les syndicats de la personnalité juridique. Ce qui permettrait de garantir une plus grande transparence financière.
Je répète. Tout ce qui a trait au paiement des allocations de chômage est contrôlé par l’Onem et la Cour des comptes. Rappelons que cela faisait partie de l’accord instituant la sécurité sociale en 1944: les syndicats paient les allocations de chômage, les mutuelles s’occupent des soins de santé et les patrons, des caisses d’allocations familiales. Et ça on oublie, un peu, parfois. Ensuite, tout ce qui a trait à la gestion immobilière passe par une ASBL, qui dépose ses comptes. Il y a alors la gestion syndicale, qui est contrôlée par des audits internes et externes. Et bien sûr, les caisses de grève se situent dans les centrales. Si on devait dire ce dont on dispose comme moyens, on tue le syndicat, hein! On aura vite compté le nombre de jours qu’on est capables de tenir. Jamais on ne dévoilera notre capacité de résistance. Certains ont essayé de faire des calculs savants afin de la déterminer; ils se trompent évidemment.

"Le jour où les syndicats ont une personnalité juridique, il n’y a plus de liberté syndicale."

Le patronat rétorque que vous disposez d’informations stratégiques sur les entreprises.
La caisse de grève est alimentée par une partie de la cotisation des travailleurs, qui font cela afin de disposer de moyens pour lancer des actions. Dans les entreprises, par contre, l’idée est de permettre un certain contrôle par les travailleurs dans le cadre des conseils d’entreprise. Pour cela, il faut disposer d’informations sur la situation économique et financière – il n’est pas question de chercher des trésors de guerre afin d’évaluer combien de temps une entreprise pourrait tenir un lock-out. On mélange des pommes et des poires. Si on n’a pas donné de personnalité juridique aux syndicats, c’est pour leur garantir une liberté d’action. Le jour où il n’y a plus ça, il n’y a plus de liberté syndicale, il n’y a plus de contre-pouvoir. C’est le rêve de la N-VA. Comme ça ils feront tout ce qu’ils veulent et on sera dans un régime totalitaire. Si c’est ça que les gens veulent, ils n’ont qu’à le dire.

L’autre volet de ce dossier, c’est la responsabilité civile. Pourquoi ne pourrait-on pas poursuivre un syndicat en Justice?
À partir du moment où les syndicats respectent les dispositions prévues en cas de grève, en quoi devraient-ils être responsables d’actes délictueux d’individus? Parce que ça veut dire que demain, on fait une action, n’importe qui met une veste rouge ou une casquette rouge, il va défoncer quelqu’un ou démolir une voiture et on dira que le syndicat est responsable. C’est infaisable! Je vais le dire autrement: pourquoi ne pourrait-on pas exiger des dommages d’une entreprise qui ferme et qui ne respecte pas les procédures, ou qui a reçu des millions de subsides? Non, si on fait ça, il n’y a plus de liberté syndicale! On nous attaquera tout le temps! Avec la droite, vous croyez que ce n’est pas cela qui se passera? Il faut arrêter de fantasmer. Depuis un an, je n’ai jamais vu pareille volonté de nuire aux syndicats.

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