reportage

"On n'empêche pas les gens d'aller travailler"

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La crainte des astreintes a poussé les syndicats à changer de stratégie. On a pas vu de drapeaux CGSP à la gare de Namur. Mais les trains, eux, ne roulaient presque pas. Et seuls quelques voyageurs optimistes ont hanté la gare.

Namur, 8h30 du matin. Dans le grand hall de la gare, un homme est assoupi sur un banc. Une jeune fille regarde, perplexe, son gsm. "Je viens d’appeler ma mère, nous dit Elodie. Je voulais prendre le train de 7h00 pour retourner sur Châtelet… Il n’y en a pas. J’étais au courant de la grève, mais j’espérais qu’il y ait quand même quelques trains. Sur le panneau d’affichage, il y en a bien annoncé. Mais ils ne circulent pas…"

Dans la gare, pas une seule bannière syndicale. Le silence qui règne fait plutôt penser à un dimanche matin pluvieux. Sans l’odeur des croissants et du café. Toutes les boutiques et tous les bistros de la gare ont gardé leurs volets fermés. A l’entrée, le Starbuck ouvert ne se frotte même pas les mains. Si tous les voyageurs se rabattent sur son café, la serveuse constate quand même que son chiffre d’affaires n’atteint même pas les 50% d’un jour habituel…

Quelques voyageurs tentent malgré tout leur chance. Comme Cindy, bien embêtée de voir son train annulé. Elle se mord les doigts de n’avoir découvert la grève que le matin. Cindy est barmaid, elle doit se rendre au boulot, à Dinant. Elle vient d’appeler sa patronne. "Elle est embêtée aussi. Et moi, si je n’ai pas mes heures, je serai moins payée". Sur le tableau, un train est annoncé pour 10h vers Dinant. Cindy reste méfiante. "Je vais quand même aller voir s’il y a un bus…" Elle risque de faire chou blanc. Car devant la gare, pas de bus à l’horizon. Un jeune homme piétine. On l’interroge. "Vous attendez le bus, ne savez pas qu’il y a grève?" "I don’t understand…" L’homme ne parle pas un mot de français. On lui explique tant bien que mal ce qu’est la grève. Un petit sourire, il s’en va, dépité…

A deux pas, quelques jeunes distribuent des tracts, accompagnés d’une jolie petite carotte bio. "Que des fanes de carottes". Le slogan de la CGSP-Enseignement. Julien, prof d’histoire dans le secondaire, est venu soutenir les cheminots. Les enseignants eux aussi sont en colère. "On grignote tous nos services publics, on affaiblit nos pensions, on donne toujours plus aux riches et de moins en moins aux pauvres". Son discours est bien rodé. Mais le jeune homme craint aussi pour sa propre carrière, et sa pension… "Les carrières dans la fonction publique vont devenir de moins en moins intéressantes. On ne donne plus suffisamment de moyens aux écoles, il faut se battre pour avoir des subsides, avoir des outils interactifs et numériques, et c’est le privé qui va finir par prendre la place."

La peur des astreintes

De retour dans la gare, on cherche toujours nos cheminots en grève. En vain. Pas un fanion rouge à l’horizon. Au guichet, un steward délivre les billets aux quelques voyageurs présents. "Il y a toujours des gens qui descendent de Mars, et qui ne savent rien. Mais globalement, les voyageurs sont bien informés", nous dit-il. Il n’est pas débordé… "On a vendu une dizaine de billets depuis ce matin. Seuls 6 ou 7 trains sont partis vers Bruxelles, rien vers Liège, explique le chef du service, quasi seul sur le pont. Quand on est chef, ça ne se fait pas de faire grève…

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Et justement les cheminots grévistes, où sont-ils alors? "Ils ont bloqué le dépôt, les parkings d’accès du personnel et des voyageurs. Ils sont là, c’est bon enfant, mais voilà, on ne sait pas passer."

On les retrouve en effet plus loin, ces cheminots grévistes de la CGSP. La peur des astreintes les a convaincus de ne pas bloquer les voies et les quais, comme cela se faisait avant. " On en pouvait pas non plus avant, explique Vincent Mercier, permanent CGSP-Cheminot Namur. Mais là, c’est interdit. " Comprenez, vraiment interdit. Le syndicaliste n’a pas envie de se retrouver hors la loi, les huissiers aux fesses… Alors, les grévistes trouvent des astuces. À défaut de bloquer les trains, ils tentent de dissuader les gens d’atteindre la gare. "On n’empêche pas les gens, ou nos collègues, d’aller travailler". Juste qu’ils ne peuvent se garer ici, disent-ils, constatant au passage que leurs collègues du SLFP ou de la CSC sont restés bien au chaud chez eux…

Le service minimum

Il y a bien quelques trains qui roulent quand même. Alors, c’est déjà le service minimum avant l’heure? Voilà un mot qui fait bondir Vincent Mercier. "Ils sont quasi vides. Ca montre bien le ridicule du service minimum. On voit bien que ça ne marche pas. Les gens ne savent même pas s’ils pourront rentre le soir…"

Le service minimum, c’est l’une des raisons pour lesquelles la CGSP est partie en grève. "Faire grève, c’est une action collective, il n’y a pas d’affrontement personnel avec son chef immédiat, dit Vincent Mercier. Ici, le travailleur devra informer son chef du fait qu’il travaillera ou pas. En tête à tête. Certains, plus frileux, n’oseront pas. C’est une atteinte au droit de grève."

Les conditions de travail, les droits de pensions, les risques de privatisation, tous ces points ont poussé les cheminots à ruer dans les brancards. Cela faisait pourtant 15 mois qu’ils n’avaient plus débrayé. "Mais à un moment, il faut arrêter l’hémorragie. Regardez les pensions, on modifie les tantièmes, et on parle déjà de pension à points. En passant aux 60èmes, on devra travailler 4 ans de plus, ou on perdra entre 90 et 150 euros nets de pension par mois. Vincent Mercier rappelle alors qu’en 2006, alors que le gouvernement reprenait le fonds de pension des cheminots (295 millions) pour boucler son équilibre budgétaire, le ministre des Finances, Didier Reynders, avait promis en échange que l’on ne toucherait pas aux pensions des cheminots." Et aujourd’hui, c’est un ministre de son propre parti, Daniel Bacquelaine, qui détricote tout".

Bernard, qui travaille à la maintenance chez Infrabel, pointe aussi les économies faites dans les infrastructures. "La maintenance est faite par des privés, qui sous-traitent. Leurs travailleurs n’ont pas l’expérience requise, ni les formations en sécurité. Ils ne parlent souvent même pas français. Résultat, un intérimaire a été happé récemment par un train du côté de Liège."

La privatisation conclut lapidairement Vincent Mercier, ça mènera à une hausse des tarifs, comme en Angleterre. "La SNCB ce n’est pas seulement un service public, mais un service au public. Si on privatise, les personnes âgées ne pourront plus voyager à bas prix aux heures creuses, comme le permet aujourd’hui le fait que le modèle repose sur la collectivité".

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