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"En cas de missile, on ne sait pas vraiment où aller"

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Le dirigeant nord-coréen Kim Jong-Un a donné l'ordre ce dimanche d'un essai d'une bombe à hydrogène capable d'être embarquée sur un missile à longue portée. Une nouvelle opération qui inquiète le Japon voisin, relativement vulnérable. Malgré un système d’alerte performant, les Japonais ne sont pas préparés à une escalade militaire avec Pyongyang.

Ce dimanche, le régime de Pyongyang a mené un essai d'une bombe à hydrogène, la bombe H. Celle-ci peut être montée sur un missile, selon les autorités nord-coréennes. Un tir et des déclarations pris très au sérieux par le Japon voisin. La Défense nipponne a été la première à affirmer que les secousses sismiques enregistrées ce dimanche en Corée du Nord correspondaient à une explosion nucléaire, la sixième menée par le régime de Pyongyang depuis 2006.

Comment le Japon se prépare au pire

Ce 1er septembre s’est déroulé dans une atmosphère particulière au Japon. Journée traditionnellement dédiée à la préparation aux catastrophes – choisie en souvenir du séisme de 1923, qui avait fait plus de 100.000 morts dans Tokyo et ses alentours – elle a connu ses traditionnels exercices de secourisme et ses démonstrations des pompiers.

La journée survenait trois jours après le dernier tir de missile nord-coréen. Le 29 août, peu avant 6h du matin, l’engin parti de la banlieue de Pyongyang a parcouru 2.700 km, survolant Hokkaido, la grande île du nord de l’archipel, avant de s’abîmer dans l’océan Pacifique. Ce tir "sans précédent", selon le Premier ministre Shinzo Abe, a été condamné par la Conseil de sécurité de l’ONU, qui y a vu un acte "inadmissible".

Système d’alerte

Au-delà des mots, la répétition des lancements de missiles – 18 depuis le début de l’année – a incité le gouvernement nippon à les ajouter aux "catastrophes" annoncées par le système d’alerte géré par l’agence de la sécurité civile J-Alert, créé en 2007 pour informer la population sur les séismes ou les risques météorologiques.

Si bien que le 29 août, à cause de l’activation des sirènes, des alertes sur les téléphones portables, des messages diffusés à la télévision et à la radio, peu ont échappé à l’information sur le tir de missile. Le système J-Alert a été activé dans 12 départements du nord et de l’est du pays, 4 minutes après le tir. La population était appelée à s’abriter dans des sous-sols ou dans des bâtiments en dur.

"Nous avons reçu l’information du lancement mais nous n’avons aucune idée de l’endroit où peut tomber le missile."

"Je ne sais pas où me réfugier", s’interrogeait pourtant sur Twitter une habitante des zones concernées, exprimant un sentiment général. "Il faut se rendre dans les parcs en cas de séisme, mais en cas de missile, on ne sait pas vraiment où aller". "J’ai beau chercher, je ne vois pas du tout où me réfugier", a réagi un habitant d’Erimo, petit port du sud d’Hokkaido non loin du point de chute du dernier missile. Dans le département, la police a reçu près de 100 appels d’urgence de personnes qui demandaient où s’abriter.

Autre inquiétude, celle des pêcheurs en mer au moment du tir. "Nous avons reçu l’information du lancement mais nous n’avons aucune idée de l’endroit où peut tomber le missile", a déclaré l’un d’eux au quotidien Asahi.

Écoles fermées

La question se pose également de la surréaction. Les réseaux ferroviaires du nord et de l’est ont stoppé les trains pendant une vingtaine de minutes, suscitant parfois le mécontentement d’usagers arrivés en retard au travail.

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Des écoles ont été fermées pour la journée. Un lycée de Rokkasho, petite ville du département d’Aomori abritant le site de retraitement des déchets nucléaires japonais et proche de la base aérienne américaine de Misawa, a choisi de rester fermé en appliquant les consignes au cas où un missile tomberait près de l’établissement.

Côté gouvernemental, pas question, semble-t-il, de revenir en arrière. J-Alert est un moyen de montrer sa détermination à "protéger la vie et le quotidien de la population", un message répété à l’envi par Shinzo Abe et ses ministres à chaque tir de missile nord-coréen.

Vulnérable

Un engagement qui dissimule mal la relative vulnérabilité de l’archipel, malgré l’alliance de défense avec les Etats-Unis, face à la menace représentée par ces missiles. Confronté à la rhétorique agressive de Pyongyang, qui pourrait également passer une nouvelle fois à l'action, peut-être le 9 septembre, jour anniversaire de sa création en 1949, le Japon n’a que des moyens d’action limités. Et le gouvernement Abe les réduit en excluant l’option du dialogue.

Au contraire, il ne fait que faire pression. Jouant sur la diplomatie, Tokyo s’efforce depuis le 29 août de démontrer la solidité des liens avec ses alliés. En visite au Japon du 30 août au 1er septembre, la Première ministre britannique Theresa May a apporté son soutien à M. Abe sur ce dossier. Le 31 août, le président américain Donald Trump, qui considère que parler avec Pyongyang "n’est pas la réponse", a déclaré à Shinzo Abe qu’il "appuyait totalement" l’idée de renforcer les sanctions contre la Corée du Nord. Ces nouvelles mesures pourraient cibler les travailleurs nord-coréens de l’étranger, les livraisons de pétrole et les exportations de textile du Nord.

Un lever de rideau?

Difficile de dire dans quelle mesure la menace portera, tant la Corée du Nord a l’habitude de "se débrouiller" malgré les sanctions. Depuis le début de l’année, plusieurs missiles sont tombés dans la zone économique exclusive nippone. Le survol de l’archipel par un Hwasong-12 le 29 août a été qualifié le 30 août de "lever de rideau" par le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un.

D’après lui, ce tir est une première étape avant l’adoption de "contre-mesures implacables" face aux manœuvres militaires américano-sud-coréennes, Ulchi Freedom Guardian, terminées le 31 août et considérées par Pyongyang comme la répétition d’une invasion.

Dans un éditorial publié mercredi, l’agence officielle nord-coréenne KCNA s’en est également pris directement à Tokyo. "Le Japon s’est retroussé les manches pour soutenir les opérations anti-Corée du Nord de son maître". Il "ne sait pas" qu’il "accélère son autodestruction", ajoute KCNA. Et Pyongyang de reprocher à Tokyo d’utiliser "la tension dans la péninsule pour réviser sa constitution et réaliser son ambition de devenir un géant militaire".

Réformer la Constitution

C’est un fait qui peut expliquer pourquoi M. Abe "semble résolu à maintenir fermée la porte du dialogue", selon Jeff Kingston, de la branche japonaise de l’université américaine Temple. Pour lui, la menace nord-coréenne représente une opportunité de faire avancer des projets de réformer la constitution, qui affirme le renoncement à la guerre du Japon, et de renforcer la défense de l’archipel. Les requêtes budgétaires du ministère de la Défense pour le prochain exercice fiscal s’élèvent à 5.260 milliards de yens (40 milliards d’euros), un record.

L’argent financerait principalement l’achat de matériel antimissile, comme des systèmes Aegis Ashore ou des PAC-3 Patriot, et l’acquisition d’avions de combat américains F-35A, un achat jugé indispensable par Narushige Michishita, spécialiste des questions sécuritaires à l’institut d’études politiques (GRIPS) et favorable aux investissements dans les matériels permettant des frappes préventives en territoire ennemi. "Si vous ne répliquez pas, l’ennemi prend confiance et vous attaque plus aisément".

Cela dit, la politique suivie par le Japon, fondée sur la pression, suscite aussi des interrogations. La Chine et la Russie appellent au dialogue, de même que la Corée du Sud. Des contacts entre Pyongyang et Washington en vue d’une reprise des négociations achopperaient non pas sur le principe d’un dialogue – les deux parties y semblent favorables – mais sur le contenu de celui-ci. "Quand Washington se joindra à Séoul pour dialoguer avec Pyongyang, Tokyo devra s’interroger très rapidement pour savoir si limiter son approche à la pression est une bonne idée", estime Atsuhito Isozaki, de l’université Keio.

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