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En Corée du Nord, l'économie est au cœur du combat "socialiste"

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Reportage | La Corée du Nord s’illustre régulièrement pour ses menaces nucléaires. Mais elle rêve aussi de devenir un géant économique socialiste. Fait rarissime, notre envoyé spécial s’est rendu dans un des pays les plus fermés du monde.

Nouvel essai nucléaire, tir de fusée, lancement de missile ou… rien? Chez les observateurs de la Corée du Nord, la question se pose d’un coup d’éclat du régime de Pyongyang le 10 octobre. Il interviendrait le jour du 71e anniversaire du Parti du Travail, presque un mois jour pour jour après un cinquième essai nucléaire – le 9 septembre, jour des célébrations de la création de la République populaire et démocratique de Corée (RPDC). Cet essai a suscité de fermes critiques à Washington, Séoul ou encore Tokyo. La menace de nouvelles sanctions a été brandie. Le Conseil de sécurité en débat, même si celles déjà adoptées ne semblent guère avoir d’effet. En cause: le lien de l’économie de la RPDC avec la Chine, son alliée traditionnelle dont dépendent 90% de ses échanges et qui utilise aussi ces sanctions à des fins politiques. La Chine aurait assoupli ses positions sur ce point après l’annonce en juillet du déploiement du système américain antimissile THAAD en Corée du Sud, qu’elle n’apprécie guère.

Rues animées

Pendant ce temps, les rues de Pyongyang restent animées, témoignant de l’enrichissement d’une partie de la population. Sous le soleil de septembre, les jeunes femmes d’une classe moyenne émergente, aux coupes de cheveux soignées, influencées par le célèbre groupe "pop" féminin Moranbong, et souvent le portable vissé à l’oreille, font leurs emplettes dans les supermarchés, tel le Ryugyong, où l’on trouve des produits étrangers, européens et japonais notamment. Ici, une affiche vante le système de paiement sans contact par téléphone portable, lié à la carte Narae, créée en 2010 par la Banque nord-coréenne du commerce extérieur.

Les réfugiés nord-coréens n’hésitent pas à signaler un profond ressentiment contre les privilégiés d’un système toujours opaque.

Le long des immenses avenues de Pyongyang, longtemps désertes, de nombreux taxis circulent depuis la création, en 2013, de la première compagnie spécialisée. Cinq sociétés se partagent le marché de la capitale.

Grâce à des coentreprises créées avec des partenaires chinois notamment, magasins et restaurants se multiplient. Une pizzeria a ouvert dans le nouveau quartier Mirae (Futur) inauguré en 2015. En août, une fête de la bière était même organisée sur un bateau amarré face à la tour du Juche, l’idéologie locale dont le nom évoque l’indépendance et signifie selon son acception politique "compter sur ses propres forces".

L’usage des devises étrangères est officiellement interdit mais certains habitants payent ouvertement en dollars. Selon les calculs de la CIA, l’économie parallèle représenterait 30 à 50% du PIB qui aurait reculé, selon la banque centrale sud-coréenne, de 1,1% en 2015 après une hausse de 1% l’année précédente.

Un "combat de 200 jours"

Comme autrefois le Pékin de Mao ou le Moscou de Staline, Pyongyang est la vitrine de ces évolutions. La ville reste le fer de lance de la mise en œuvre des directives officielles. En cette fin d’été, des affiches rappellent que le pays est engagé dans un "combat de 200 jours" depuis le VIIe congrès du Parti du travail organisé en mai. Ce congrès, le premier en 36 ans, a fixé de nouvelles priorités, marquées par le "byungjin noson". Cette "ligne du parallélisme" affirmée en 1962 par Kim Il-sung (1912-1994, premier dirigeant) a été reprise par Kim Jong-un, leader depuis 2011. Elle situe le développement économique au même niveau que le renforcement de la défense.

Le congrès appelle à la création d’un "géant économique socialiste" qui "produit et répond de manière autonome aux besoins de la défense, de la construction économique et de l’amélioration de la vie quotidienne du peuple". Il suivait les réformes adoptées entre 2012 et 2014, favorisant l’initiative privée dans l’agriculture et dans l’industrie en desserrant l’étau d’un système collectiviste qui reste très centralisé. "Désormais, l’Etat récupère seulement la partie de la récolte couvrant les frais d’eau, d’engrais et de matériel, affirme Ri Ki Song, économiste de l’académie des sciences sociales. Les agriculteurs gardent le reste qui peut atteindre 55% du total." Les marchés, parfois de troc, se développent.

Le "combat" s’inscrit dans cette logique. "Il s’agit d’atteindre les objectifs fixés pour la première année du plan quinquennal adopté par le congrès, affirme le Pr Ri. On est à plein régime."

Sous l’impulsion de Kim Jong-un, qui joue de son image de leader jeune et dynamique et qui paraît toujours plus omniprésent dans la propagande officielle, la Corée du Nord doit foncer à la vitesse d’un "Mallima", un cheval parcourant 10.000 ris par jour (un ri équivalent à 400 mètres), dix fois plus vite que le "Chollima", le cheval légendaire de Corée qui n’en parcourait "que" 1.000.

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Jours de repos supprimés

Concrètement, le "combat" se traduit pourtant par la suppression des jours de repos, notamment pour l’armée, chargée des grands travaux. Le 15 septembre, tandis que le pays rendait hommage aux ancêtres pour la traditionnelle fête du Chuseok, elle s’activait sur le chantier du nouvel ensemble Ryomyong, construit au cœur de Pyongyang.

Des centaines de militaires, le plus souvent des jeunes, trimaient avec des moyens limités, les engins de chantier étant rares. Plusieurs s’échinaient à redresser à la masse une barre de métal. Plus loin, des filles épuisées se reposaient.

La cité devait être terminée en octobre et accueillir ses premiers occupants, des scientifiques, toujours choyés car, insiste le Pr Ri, "c’est la science qui résout les problèmes de l’économie, notamment dans l’industrie". L’imposant musée des sciences et techniques inauguré en avril sur l’île Ssuk, au cœur de la capitale, s’en veut l’illustration.

Autre tendance, faire un maximum de choses par soi-même, notamment à cause des sanctions. De fait, les magasins de Pyongyang proposent beaucoup plus de produits de RPDC qu’avant, tels les gâteaux et chewing-gums de la société Kumkup.

La RPDC est entrée, explique Philippe Pons, dans l’ouvrage de référence "Corée du Nord, un état guérilla en mutation" (ed. Gallimard, 2016) "dans une phase de profonde transformation économique et sociale, sans pour autant que son régime change de nature". Et Philippe Pons d’observer une "dynamique d’économie de facto de marché dans laquelle la ligne de partage entre secteur public et initiative privée devient de plus en plus floue".

Hors des villes, les chariots et les bœufs

Pour autant, les résultats du dynamisme affiché restent difficilement vérifiables. Pyongyang semble un îlot de relative prospérité. Hors des villes, les chariots tirés pas des bœufs sont la norme. Parfois, quelques tracteurs Chollima sexagénaires se traînent sur des routes défoncées, remblayées ici et là avec des caillasses brisées à la masse. L’électricité est rare, les téléphones portables aussi.

En septembre, traverser les plaines de l’ouest du pays en direction de Sinuiju, ville du nord à la frontière chinoise, donne l’impression d’une certaine opulence. Les rizières et les champs de maïs se succèdent sur des kilomètres, en attente de récolte.

Pourtant, affirme la FAO, l’organisation des Nations unies pour l’alimentation, plus de 40% de la population seraient toujours en état de sous-nutrition. La RPDC connaît des problèmes climatiques et l’agriculture pâtit de la surexploitation des sols et de l’usage trop abondants des engrais chimiques.

Et les inégalités croissantes entre la capitale et ses périphéries ne lassent pas d’interroger. À Pongyang, la réaction officielle est que la prospérité "reflète l’avant-garde de la société vers laquelle nous nous dirigeons". Mais d’autres, à commencer par les réfugiés nord-coréens, n’hésitent pas à signaler un profond ressentiment contre les privilégiés d’un système toujours opaque.

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